Détail d'un tableau de laminoir : au centre, des ouvriers poussent un bloc de fer incandescent sous les cylindres ; à droite, d'autres mangent dans des gamelles, accroupis contre une tôle, et une jeune fille apporte un panier de nourriture.

Plus-value absolueabsoluter Mehrwert

À droite, des ouvriers mangent contre une tôle, à deux pas du fer rouge que d'autres continuent de laminer. Le repas se prend dans l'atelier même, sans que le travail s'arrête. Adolph Menzel, Eisenwalzwerk (Le laminoir), 1872-1875, détail. Alte Nationalgalerie, Berlin, domaine public.

En bref

La plus-value absolue est, chez Marx, la plus-value que le capital obtient en allongeant la journée de travail, sans rien changer aux procédés de production. La part de la journée qui reproduit le salaire reste la même ; les heures ajoutées au bout vont au capital. Marx la nomme au chapitre XII du Livre I du Capital (1867), mais il l'étudie au chapitre X, sur la journée de travail. Elle bute sur une borne : la longueur du jour, que la loi finit par fixer.

Ce qu'il faut retenir

  1. La journée de travail se divise en deux parties : le travail nécessaire, qui reproduit la valeur du salaire, et le surtravail, qui produit la plus-value.
  2. La plus-value absolue s'obtient en prolongeant la journée, sans toucher à la part nécessaire ni aux procédés de travail. L'adjectif désigne cet accroissement par addition.
  3. Aucune loi économique ne fixe la durée de la journée. Elle varie entre une limite physique et une limite morale, toutes deux élastiques, et dépend d'un rapport de forces.
  4. Dans les fabriques, l'allongement procède souvent par miettes : quelques minutes prises au début, à la fin et sur les repas, que les inspecteurs avaient peine à prouver.
  5. Quand la loi fixe la journée, cette voie se ferme et le capital se tourne vers la plus-value relative, qui transforme la production. Les deux formes continuent pourtant de coexister.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.

Qu'est-ce que la plus-value absolue ?

C'est la plus-value que le capital obtient en allongeant la journée de travail, sans rien changer à la manière de travailler. Le salaire reste le même, les outils aussi ; seules les heures augmentent.

Il faut repartir de la manière dont Marx découpe la journée. Pendant une première partie, le travail nécessaire, l'ouvrier reproduit la valeur de sa force de travail, c'est-à-dire l'équivalent de ce qu'il reçoit en salaire. Pendant le reste, le surtravail, il continue de travailler, et ce temps produit la plus-value, qui revient au capitaliste. Pour accroître la plus-value, on peut donc allonger la journée en laissant la part nécessaire intacte, ou réduire la part nécessaire en laissant la journée telle qu'elle est. Marx donne leur nom aux deux voies au début du chapitre XII :

Je nomme plus-value absolue la plus-value produite par la simple prolongation de la journée de travail, et plus-value relative la plus-value qui provient au contraire de l’abréviation du temps de travail nécessaire et du changement correspondant dans la grandeur relative des deux parties dont se compose la journée.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres X, XII, XV et XVI, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

L'adjectif n'a rien d'emphatique. Il ne veut dire ni la plus grande ni la plus dure des deux formes. Il signale que le surtravail croît par addition, en grandeur absolue : on ajoute des heures au bout de la journée, et le travail nécessaire ne bouge pas. Dans la plus-value relative, c'est au contraire le rapport entre les deux parties qui change, à journée égale. Si l'on se représente la journée comme une ligne, la première forme l'allonge, la seconde déplace la marque qui la partage.

Un exemple

Au chapitre X, Marx suppose que le travail nécessaire dure six heures. Il prolonge ensuite la journée d'une heure, puis de trois, puis de six : on obtient des journées de sept, neuf et douze heures. Le surtravail vaut alors un sixième du travail nécessaire, puis la moitié, puis sa totalité, ce qui donne un taux de plus-value de 16 2/3, 50 et 100 %.

D'une journée à l'autre, rien n'a changé dans l'atelier : le même ouvrier, le même outil, le même salaire. Toute la différence de plus-value tient aux heures ajoutées à la fin. C'est le cas pur de la plus-value absolue.

Pourquoi Marx ne la nomme-t-il qu'au chapitre XII ?

Parce qu'il n'a besoin du mot qu'au moment où une seconde forme apparaît. La chose est étudiée bien avant, dans toute la troisième section du livre, et surtout au chapitre X, sur la journée de travail.

Des chapitres VII à XI, Marx explique comment naît la plus-value, comment on en mesure le taux et comment se dispute la longueur de la journée. Il ne parle jamais de plus-value absolue, parce qu'il n'en connaît encore qu'une sorte. Il le reconnaît en ouvrant le chapitre XII : le mode de production était censé donné quand nous examinions la plus‑value provenant de la durée prolongée du travail. Le nom vient après coup, pour distinguer cette forme de celle qui va transformer la production. Tant qu'il n'y a qu'une manière d'accroître le surtravail, elle n'a pas besoin d'adjectif.

Le lecteur qui cherche la doctrine de la plus-value absolue doit donc lire le chapitre X plutôt que le chapitre XII. Il y trouvera une histoire : des rapports d'inspecteurs de fabrique, des enquêtes officielles, des lois votées puis tournées, une lutte de plusieurs siècles sur la durée du travail. Marx y décrit la forme la plus simple de l'exploitation, celle par laquelle tout commence. Au chapitre XVI, quand il fait le bilan des deux formes, il le dit en une phrase : elle forme la base générale du système capitaliste et le point de départ de la production de la plus-value relative.

Jusqu'où peut-on allonger la journée ?

Jusqu'à deux limites, l'une physique, l'autre morale, qui sont toutes deux élastiques. Entre elles, aucune loi économique ne fixe la durée du travail : elle dépend d'un rapport de forces.

Le travail nécessaire est une grandeur déterminée : c'est le temps qu'il faut pour reproduire la valeur des subsistances de l'ouvrier. La journée entière, elle, ne se déduit de rien. Marx en tire la conclusion au chapitre X : la journée de travail n’est donc pas une grandeur constante, mais une grandeur variable. On peut la mesurer une fois qu'elle est fixée, mais par elle-même, elle est indéterminée. Sa limite basse ne pose guère de question en régime capitaliste, puisque personne n'embauche un ouvrier pour qu'il produise tout juste son salaire.

La limite haute est double. Il y a d'abord le corps : dans une journée de vingt-quatre heures, il faut dormir, manger, se laver, et un homme ne dépense qu'une quantité bornée de force vitale. Il y a ensuite la société : l'ouvrier a besoin de temps pour ses besoins intellectuels et sociaux, dont l'étendue dépend du degré de civilisation. Ces deux limites sont larges et souples, et Marx relève des journées de dix, douze, quatorze, seize et dix-huit heures. Entre les deux, l'acheteur de la force de travail veut l'employer le plus longtemps possible, le vendeur veut la ménager, et chacun invoque la loi de l'échange. Marx conclut que c'est la force qui décide ; la page consacrée à la journée de travail suit ce conflit en détail.

La limite physique n'est pas un mur. En juin 1863, les journaux de Londres titrent sur une death from simple overwork, une mort par simple excès de travail. Il s'agit de Mary Anne Walkley, modiste de vingt ans, employée dans un atelier qui fournit la cour et qui doit livrer en hâte des toilettes de bal. Marx résume le fait sans commentaire : Mary‑Anne Walkley avait travaillé 26 heures et 1/2 sans interruption avec soixante autres jeunes filles. Elle tombe malade un vendredi et meurt le dimanche. Le capital, quand rien ne l'arrête, ne s'arrête pas de lui-même à la limite du corps.

Une couturière assise dans une mansarde, une chemise sur les genoux, lève les yeux ; par la fenêtre il fait nuit et les fenêtres d'en face sont éclairées ; une horloge est pendue au mur.
Une couturière dans sa mansarde : dehors il fait nuit, au mur une horloge, et l'ouvrage n'est pas fini. Le tableau précède de dix-sept ans la mort de Mary Anne Walkley, modiste, dans un métier voisin. Richard Redgrave, The Sempstress, 1846, huile sur toile. Tate Britain, Londres, domaine public.

Comment la journée s'allonge-t-elle dans les fabriques ?

Le plus souvent par miettes. Une fois la durée fixée par la loi, les fabricants prennent quelques minutes au début, à la fin et sur les repas, là où personne ne compte.

Les inspecteurs de fabrique, dont Marx cite les rapports sur des dizaines de pages, ont dû se forger un vocabulaire pour ces prélèvements. Ils parlent de petty pilferings of minutes, que Roy traduit par « petits filoutages de minutes », de snatching a few minutes, et reprennent l'expression des ouvriers eux-mêmes, Nibbling and cribbling at mealtimes, le grignotage à l'heure des repas. Ils avouent leur impuissance : quand le temps supplémentaire est obtenu dans le cours de la journée par une multiplication de petits vols, ils éprouvent des difficultés presque insurmontables à constater le délit et à en établir la preuve.

De l'autre côté, on calcule sans gêne. Marx rapporte le mot d'un industriel : Si vous me permettez, me disait un honorable fabricant, de faire travailler chaque jour 10 minutes de plus que le temps légal, vous mettrez chaque année 1000 liv. st. dans ma poche. La formule qui suit dit le principe de toute la forme : Les atomes du temps sont les éléments du gain. Et Marx ajoute, à propos des ouvriers classés en « temps entiers » et en « demi-temps » : le travailleur n’est plus ici que du temps de travail personnifié.

Un calcul

Le fabricant ne dit pas combien d'ouvriers il emploie. Faisons le calcul pour un seul, en supposant une semaine de six jours et cinquante semaines de travail par an (ces deux chiffres sont les nôtres). Dix minutes par jour font une heure par semaine, soit cinquante heures dans l'année : à peu près cinq journées de dix heures, qu'aucun salaire ne paie.

Multipliées par les centaines d'ouvriers d'une filature, ces dix minutes font des milliers d'heures de surtravail. Chacune, prise à part, ne se remarque pas ; leur somme se lit dans les comptes.

Les repas sont la cible préférée, parce que c'est là que la journée est découpée. Marx décrit un capital qui lésine sur le temps des repas et l’incorpore, toutes les fois qu’il le peut, au procès même de la production, si bien que le travailleur se voit fournir sa nourriture comme on fournit du charbon à la chaudière. Le laminoir peint par Menzel, en tête de cette page, en donne une image : des hommes mangent accroupis contre une tôle, à deux pas du fer rouge. On comprend alors pourquoi la loi a dû entrer dans le détail, fixer l'heure du début, celle de la fin, la durée exacte des repas, et les faire afficher dans la fabrique. Contre une pratique qui procède par minutes, une limite globale ne sert à rien.

Pourquoi le capital doit-il passer à la plus-value relative ?

Parce que la journée a une borne, et que la loi la rapproche. Quand la durée est fixée, il ne reste qu'un moyen d'accroître le surtravail : réduire le travail nécessaire en transformant la production.

Une journée ne dépasse jamais vingt-quatre heures, et la résistance ouvrière, puis la législation de fabrique, la ramènent bien en deçà. Une fois la journée normale imposée, la voie de la plus-value absolue est fermée, du moins dans les branches que la loi atteint. Marx décrit le changement de méthode qui s'impose alors. Il ne suffit plus que le capital, tout en laissant intacts les procédés traditionnels du travail, se contente d’en prolonger simplement la durée : il lui faut au contraire transformer les conditions techniques et sociales, c'est-à-dire le mode de production lui-même. Rendre le travail plus productif fait baisser la valeur des subsistances, donc le travail nécessaire, et la marque se déplace sur la ligne.

Le chapitre XV montre que les choses se sont bien passées ainsi. Dès que l'État impose une journée normale, le capital se jeta avec toute son énergie et en pleine conscience sur la production de la plus-value relative, en accélérant le développement des machines. La limitation légale, arrachée par les ouvriers, a ainsi poussé l'industrie vers la mécanisation. Elle a aussi tourné l'effort vers l'intensité du travail. Marx précise ce que sa première analyse supposait : l’analyse de la plus-value absolue avait trait à la durée du travail, tandis qu’un degré moyen de son intensité était sous-entendu. Quand on ne peut plus allonger l'heure, on la remplit davantage, et une heure plus dense compte comme plus de travail.

Comment lire ce concept, et quels contresens éviter ?

Les deux formes coexistent, et Marx les distingue pour l'analyse. Trois contresens courants se corrigent en relisant les chapitres X, XV et XVI.

Au chapitre XVI, Marx résume la différence en une ligne : la production de la plus-value absolue n’affecte que la durée du travail, la production de la plus-value relative en transforme entièrement les procédés techniques et les combinaisons sociales. Il ajoute que la distinction compte surtout quand on veut élever le taux de plus-value : à journée donnée, il faut gagner en productivité ou en intensité ; à productivité et intensité données, il faut allonger la journée. Les deux leviers peuvent jouer en même temps, et le chapitre XV montre même la machine servir à prolonger le travail. Elle devient, entre les mains du capital, le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle, parce qu'un équipement coûteux doit tourner le plus longtemps possible.

Reste une question que Marx laisse ouverte. L'intensité du travail ne relève tout à fait ni de l'allongement, puisque l'horloge ne bouge pas, ni du changement de procédé, puisque l'outil peut rester le même. Marx la traite à part et la rapproche de la durée, une heure plus dense valant davantage de travail. Nous tenons pour notre part que la plus-value absolue désigne une opération, qu'on ne peut pas dater : obtenir plus de travail sans toucher à la manière de produire. Heures supplémentaires, temps de trajet non comptés, disponibilité le soir : tant que ces pratiques existent, l'opération décrite au chapitre X existe aussi, quel que soit le nombre d'heures d'où l'on part.

On lit souvent La plus-value absolue serait une affaire du dix-neuvième siècle, réglée par la journée de huit heures.

Ce que dit le texte Marx la définit par une opération, la prolongation de la journée au-delà du travail nécessaire, et non par un nombre d'heures. Il en fait la base générale du système capitaliste, et le chapitre XV montre qu'elle renaît avec la machine.

On lit souvent « Absolue » voudrait dire que cette forme est la plus grande ou la plus brutale, et « relative » qu'elle serait plus douce.

Ce que dit le texte Les deux adjectifs décrivent la manière dont le surtravail grandit : par addition d'heures ou par changement de proportion dans la même journée. Les deux augmentent le travail non payé ; la seconde le fait sans qu'on travaille une minute de plus, ce qui la rend moins visible.

On lit souvent Les deux formes seraient deux étapes successives : d'abord l'allongement de la journée, puis la machine, qui l'aurait rendu inutile.

Ce que dit le texte Pour Marx, la plus-value absolue est le point de départ de la plus-value relative et reste sa base. La machine, qui sert à réduire le travail nécessaire, sert aussi à prolonger la journée, et la loi a dû la limiter de nouveau.

Vérifier sa compréhension

Dans l'exemple de Marx, pourquoi la plus-value double-t-elle quand la journée passe de neuf à douze heures ?

Parce que le travail nécessaire reste fixé à six heures. Le surtravail passe donc de trois heures à six, et le taux de plus-value de 50 à 100 %. Rien d'autre n'a changé : ni le salaire, ni l'outil, ni la vitesse du travail.

Pourquoi les inspecteurs de fabrique avaient-ils tant de mal à prouver les vols de minutes ?

Parce que chaque prélèvement est minuscule et se fait sur les bords de la journée ou sur les pauses, là où personne ne compte. Pris un à un, ils échappent au contrôle ; additionnés sur l'année et sur tous les ouvriers, ils font une somme. C'est pourquoi la loi a dû fixer l'heure du début, celle de la fin et celle des repas.

Pourquoi la limitation légale de la journée a-t-elle poussé le capital vers la machine ?

Parce qu'une fois la durée fixée, on ne peut plus accroître le surtravail en ajoutant des heures. Il reste à réduire le travail nécessaire, ce qui demande de rendre le travail plus productif, donc de transformer les procédés. Marx montre au chapitre XV que le capital s'est alors jeté sur le machinisme et sur l'intensification du travail.

La pendule et le bocal, en six temps

Une pendule d'atelier sur un mur, dont le cadran porte la journée légale et deux repas ; des éclats rouges se détachent de ses bords et tombent dans un bocal de verre posé sur une étagère.
Ce qui est pris l'est sur les bords : au début, à la fin et de chaque côté des deux repas. Chaque éclat tombe dans le bocal, qui se remplit d'heures que le salaire ne paie pas. D'après le texte : Livre I, chapitre X →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres X, XII, XV et XVI, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, chapitre X, « La journée de travail », qui en fait l'étude sans la nommer. Le nom arrive au chapitre XII, quand Marx l'oppose à la plus-value relative ; le chapitre XV montre la machine qui prolonge la journée, et le chapitre XVI fait le bilan des deux formes.