La notion

Plus-value absolueabsoluter Mehrwert

La forme qui ne demande rien de neuf : ni invention, ni capital supplémentaire, ni transformation de l'atelier — seulement de faire travailler plus longtemps. Marx la nomme au chapitre XII, mais c'est le chapitre X qui la traite, et il la montre au ras du sol : la journée s'allonge moins par des heures franches que par grignotage, sur les bords, là où personne ne compte.

La forme qui ne demande rien de neuf

De toutes les manières d'obtenir de la plus-value, il en est une qui ne suppose aucune invention, aucun capital supplémentaire, aucune transformation de l'atelier : faire travailler plus longtemps. Elle est disponible au premier venu, elle marche dès le premier jour, et c'est pour cette raison qu'elle vient d'abord — dans l'histoire comme dans le livre.

Marx la nomme au seuil du chapitre XII, en la définissant par ce qu'elle ne touche pas : Je nomme plus-value absolue la plus-value produite par la simple prolongation de la journée de travail, l'autre étant celle qui provient de l'abréviation du temps de travail nécessaire et du changement correspondant dans la grandeur relative des deux parties dont se compose la journée. La première allonge le tout ; la seconde déplace la cloison.

Le mot « absolue » n'a donc rien d'emphatique. Il ne veut pas dire « la plus grande » ni « la pire » : il veut dire que la grandeur augmente en valeur absolue, par addition à la fin, tandis que la part nécessaire ne bouge pas. Là est toute la difficulté de la notion, et elle est de celles qu'on manque en croyant les avoir comprises : il ne s'agit pas de deux degrés d'une même chose, mais de deux opérations sur une même ligne — l'une l'étire, l'autre la partage autrement.

Où Marx l'établit : partout avant le chapitre XII, et nommée seulement là

Voilà une singularité de composition qui mérite d'être relevée, parce qu'elle éclaire la méthode. Toute la troisième section du livre — les chapitres VII à XI, soit le tiers le plus long du Livre I — traite de la plus-value absolue sans jamais employer le mot. On y voit naître la plus-value, on en calcule le taux, on suit la lutte séculaire sur la longueur de la journée ; le nom n'arrive qu'après, à la première page de la section suivante, et rétrospectivement.

Ce n'est pas une négligence. Marx nomme quand il a besoin d'opposer, et il n'a besoin d'opposer qu'au moment d'introduire l'autre forme. Tant qu'on n'a qu'une manière d'augmenter la plus-value, elle n'a pas à être qualifiée : elle est la plus-value. Le baptême est un effet de l'apparition d'une rivale.

La conséquence pour le lecteur est pratique : qui cherche la doctrine de la plus-value absolue doit lire le chapitre X, « La journée de travail », et non le chapitre XII qui la nomme. Et il y trouvera non une théorie mais une histoire — des rapports d'inspecteurs, des procès, des lois, deux siècles de contestation sur des heures.

Une grandeur élastique, entre deux murs

Ce qui rend cette forme possible, c'est que la journée de travail n'est pas donnée. Le travail nécessaire, lui, est déterminé : c'est le temps qu'il faut pour reproduire la valeur de la force de travail dans des conditions données. Mais la durée totale ne se déduit d'aucune de ces grandeurs — elle est une variable, et c'est cette indétermination qui ouvre l'espace du conflit.

Elle n'est pourtant pas sans bornes, et Marx en pose deux d'espèce très différente. La première est physique : un homme doit dormir, manger, se laver ; il ne peut travailler vingt-quatre heures, et s'il travaille au-delà d'une certaine mesure il s'use avant terme. La seconde est morale et sociale : il faut du temps pour les besoins intellectuels et sociaux, et l'étendue de ces besoins dépend de l'état général de la civilisation. Ces deux limites sont larges et élastiques ; entre elles, rien ne décide — d'où la formule qui commande tout le chapitre : c'est la force qui tranche, et la journée normale est le produit d'une lutte.

Il faut mesurer ce que cette manière de poser le problème a d'inhabituel en économie. Une grandeur qu'aucune loi économique ne détermine, et dont le niveau résulte d'un rapport de forces : l'aveu est net, et il n'est pas une faiblesse de la démonstration. Il indique au contraire l'endroit précis où l'analyse économique doit céder la place à l'histoire.

Les atomes du temps

Le chapitre X ne se contente pas d'établir le principe : il montre la chose au ras du sol, et c'est ce qui en fait l'un des plus saisissants du livre. Car la journée ne s'allonge pas seulement par des heures franches ; elle s'allonge surtout par grignotage, sur les bords, là où personne ne compte.

Les inspecteurs de fabrique, dont Marx cite les rapports par dizaines de pages, avaient forgé leur vocabulaire pour cela. Ils appellent ces prélèvements sur les repos et les repas des petty pilferings of minutes, ce que Roy traduit par « petits filoutages de minutes », ou encore snatching a few minutes. Et quand le temps supplémentaire est obtenu dans le cours de la journée par une multiplication de petits vols, ils avouent éprouver des difficultés presque insurmontables à constater le délit et à en établir la preuve.

Le calcul, lui, est tenu de l'autre côté avec une parfaite clarté. Marx rapporte le mot d'un industriel : Si vous me permettez, me disait un honorable fabricant, de faire travailler chaque jour 10 minutes de plus que le temps légal, vous mettrez chaque année 1000 liv. st. dans ma poche. Et il en tire la formule qui donne son nerf à toute la section : Les atomes du temps sont les éléments du gain.

On comprend alors pourquoi la loi doit descendre à ce degré de détail — fixer l'heure du début, l'heure de la fin, la durée exacte des repas, et interdire de les fractionner. Ce n'est pas un excès réglementaire : c'est la seule forme sous laquelle une limite peut être opposée à une pratique qui procède par miettes.

Pourquoi elle ne suffit pas, et ce qu'elle appelle

Cette forme a un défaut du point de vue du capital, et Marx le formule comme une contrainte logique plutôt que comme une critique : elle bute. Vingt-quatre heures sont vingt-quatre heures ; la résistance ouvrière et la loi resserrent l'intervalle ; et une fois la journée normale fixée, cette voie est fermée.

Reste alors l'autre. Marx l'introduit exactement à ce point, et la formule est décisive pour comprendre l'articulation des deux formes : tant que le capital tout en laissant intacts les procédés traditionnels du travail, se contente d'en prolonger simplement la durée, il obtient de la plus-value absolue ; pour aller plus loin, il lui faut au contraire transformer les conditions techniques et sociales, c'est-à-dire le mode de la production lui-même.

C'est ici que la limitation légale de la journée cesse d'apparaître comme une simple concession arrachée. En fermant la voie la plus commode, elle contraint le capital à l'autre — celle qui passe par la machine, et qui bouleverse l'atelier. Les Factory Acts n'ont donc pas seulement protégé des vies : ils ont, sans le vouloir, accéléré la révolution industrielle. Le chapitre XV le dira sans détour, et c'est l'une des ironies les mieux tenues du livre.

Une forme dépassée ? La question mérite mieux qu'un oui

Le contresens le plus répandu tient la plus-value absolue pour une affaire du dix-neuvième siècle, réglée par la journée de huit heures. La formulation de Marx interdit cette lecture, et il faut voir pourquoi : ce qui définit cette forme n'est pas un niveau d'heures mais une opération — obtenir davantage en allongeant, sans toucher au procédé. Tant qu'existent des heures supplémentaires, des astreintes, des temps de trajet non comptés, des connexions le soir, l'opération est là, quel que soit le nombre d'heures d'où l'on part.

Le deuxième contresens en fait une forme brutale, par opposition à une forme relative qui serait douce et technique. C'est prêter à Marx une hiérarchie morale qu'il ne pose pas. Les deux formes sont l'une et l'autre des manières d'augmenter le travail non payé ; la seconde y parvient sans que personne travaille une minute de plus, ce qui la rend moins visible, non moins réelle. Marx notera d'ailleurs que le machinisme, en abrégeant le travail nécessaire, sert dans les faits à prolonger la journée.

Reste une question ouverte, et qui n'a rien de scolastique : où passe exactement la frontière lorsque l'intensité du travail augmente sans que la durée change ? Marx traite cette augmentation à part et la rapproche de la prolongation, puisqu'une heure plus dense compte comme davantage de travail. Mais l'intensité ne relève ni tout à fait de l'allongement, ni tout à fait du changement de procédé — et c'est là, plutôt que dans la durée nominale, que se joue aujourd'hui le plus clair de la question.

Nous nous rangeons pour notre part du côté des lectures qui refusent de dater cette forme. Une catégorie se juge à ce qu'elle permet de reconnaître ; et celle-ci permet de reconnaître, sous des noms sans cesse renouvelés, une même opération dont le chapitre X a établi une fois pour toutes qu'elle procède par atomes.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres X et XII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I — la troisième section tout entière (chapitres VII à XI) la traite sans la nommer ; le nom n'arrive qu'au chapitre XII, à la première page de la section suivante, et rétrospectivement. Marx nomme quand il a besoin d'opposer, et il n'a besoin d'opposer qu'au moment d'introduire l'autre forme.