Plus-value relativerelativer Mehrwert
La chemise à plastron du danseur coûte 3 fr 75, dit l'affiche, et son « secret » appartient à une seule maison : « Surtout ne te trompe pas de maison ! » La chemise est l'exemple de Marx : qui la produit à moindre coût vend sous le prix des autres. Caran d'Ache, affiche pour la Chemiserie spéciale, 102 boulevard de Sébastopol, Paris, 1886. Bibliothèque nationale de France, domaine public.
En bref
La plus-value relative est, chez Marx, la plus-value que le capital obtient sans allonger la journée de travail, en réduisant le temps dont l'ouvrier a besoin pour reproduire la valeur de sa force de travail, c'est-à-dire de son salaire. Elle suppose que les gains de productivité rendent ses subsistances moins chères. Marx l'expose au chapitre XII du Livre I du Capital (1867). Sa difficulté tient à ceci : personne ne la vise, elle naît de la concurrence.
Ce qu'il faut retenir
- Sans allonger la journée, le capital peut accroître le surtravail en raccourcissant la part de la journée où l'ouvrier reproduit l'équivalent de son salaire.
- Cette part ne diminue que si la valeur de la force de travail baisse, donc si les subsistances de l'ouvrier coûtent moins de travail à produire.
- Le capitaliste qui innove le premier vend au prix commun une marchandise qui lui coûte moins. Il empoche une plus-value extra, qui disparaît quand sa méthode se répand.
- La concurrence force les autres à suivre et le prix baisse pour tous. La plus-value relative apparaît quand cette baisse atteint les biens que l'ouvrier consomme.
- Le gain de productivité ne sert pas à raccourcir la journée. Il augmente la part de la journée que l'ouvrier passe à travailler pour le capital.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 11 minutes.
Comment augmenter la plus-value sans allonger la journée ?
En raccourcissant la part de la journée où l'ouvrier ne fait que reproduire la valeur de sa force de travail. La journée garde sa longueur, et la frontière entre ses deux parties se déplace.
Marx part d'une journée dont les limites sont fixées. Il la représente par une ligne a-c de douze heures, coupée en b : de a à b, dix heures de travail nécessaire, pendant lesquelles l'ouvrier produit l'équivalent de son salaire ; de b à c, deux heures de surtravail, qui reviennent au capitaliste. Allonger la ligne au-delà de c, c'est la plus-value absolue, celle de la journée prolongée. Ici la journée est supposée fixe. La seule voie qui reste consiste à faire reculer le point b vers a, de sorte que le surtravail s'étende à l'intérieur des mêmes douze heures.
Marx donne à cette seconde forme son nom en même temps qu'il la distingue de la première. Il appelle plus-value relative la plus-value qui provient au contraire de l’abréviation du temps de travail nécessaire et du changement correspondant dans la grandeur relative des deux parties dont se compose la journée
. Le mot « relative » désigne ce rapport entre les deux parties : la plus-value grandit parce que l'autre part diminue.
Reste à savoir comment on raccourcit le travail nécessaire. Payer l'ouvrier moins que sa force ne vaut produirait le même effet sur le papier, et Marx reconnaît que la pratique joue un grand rôle dans le mouvement réel des salaires. Il l'écarte pourtant de son raisonnement, puisqu'il se place dans le cas où l’on suppose que toutes les marchandises, et par conséquent aussi la force de travail, sont achetées et vendues à leur juste valeur
. Il faut donc que la valeur de la force de travail baisse réellement, c'est-à-dire que l'entretien de l'ouvrier coûte moins de travail à la société.
L'exemple de Marx
La force de travail vaut cinq shillings par jour, somme dans laquelle sont incorporées dix heures de travail. Sur une journée de douze heures, il reste deux heures de surtravail, soit une plus-value d'un shilling. Supposons que les subsistances de l'ouvrier, produites jusqu'ici en dix heures, n'en demandent plus que neuf.
La valeur de sa force de travail tombe d'un dixième, à quatre shillings et six pence. L'ouvrier reçoit toujours sa valeur, et il se nourrit, se loge et s'habille comme avant. Mais neuf heures suffisent désormais à reproduire son salaire : le surtravail passe de deux à trois heures, sans qu'on ait ajouté une minute à la journée.
Pourquoi le progrès doit-il toucher ce que l'ouvrier consomme ?
Parce que la valeur de la force de travail se règle sur la valeur des subsistances. Un gain de productivité ne l'abaisse que s'il atteint les branches qui produisent ces subsistances, ou leurs moyens de production.
Pour que la même masse de subsistances coûte moins de travail, il faut que le travail devienne plus productif. Marx prend un artisan : un cordonnier peut, par exemple, avec des moyens donnés faire en douze heures une paire de bottes
. Pour qu'il en fasse deux paires dans le même temps, il lui faut d'autres outils ou une autre méthode. La plus-value absolue se contentait de prolonger le travail tel qu'il était. La plus-value relative exige de transformer la manière même de produire.
Encore faut-il que la transformation porte au bon endroit. Marx pose aussitôt la condition : pour qu’il fasse baisser la valeur de la force de travail, l’accroissement de productivité doit affecter des branches d’industrie dont les produits déterminent la valeur de cette force
. Une invention qui rend les dentelles meilleur marché ne change rien au salaire. Celle qui fait baisser le prix du pain, des chaussures ou du drap y touche, comme celle qui rend moins coûteux le blé, le cuir ou les métiers qui servent à les produire.
Chaque article ne compte d'ailleurs que pour sa part. Des chemises, par exemple, sont un objet de première nécessité, mais il y en a bien d’autres
. Si le prix des chemises baisse, l'ouvrier dépense moins pour ses chemises, et pas davantage. La baisse totale de la valeur de sa force de travail est la somme de toutes ces petites baisses, branche par branche.
Cette condition explique le plan du livre. Après le chapitre XII viennent trois chapitres sur la coopération, la division du travail et la manufacture, puis le machinisme et la grande industrie. Ils décrivent les transformations successives du travail par lesquelles la productivité a été accrue. Le chapitre XII en donne le principe ; les trois suivants en suivent l'histoire.
Qu'est-ce que la plus-value extra de celui qui innove ?
C'est l'écart entre ce que sa marchandise lui coûte et ce qu'elle vaut sur le marché. Il l'empoche tant qu'il est seul à produire avec la nouvelle méthode.
Aucun capitaliste ne se donne pour but d'abaisser la valeur de la force de travail. Chacun cherche un avantage sur ses concurrents. Or le marché ne connaît pas le coût de chacun : valeur d’un article veut dire, non sa valeur individuelle, mais sa valeur sociale
. La valeur sociale, c'est le temps qu'une marchandise coûte en moyenne, dans les conditions ordinaires de la branche. Celui qui produit plus vite que la moyenne vend donc au prix commun une chose qui lui a coûté moins.
L'exemple de Marx, en chiffres
En douze heures, un atelier ordinaire fabrique douze pièces qui valent un shilling chacune, soit douze pence : six pour la matière, six pour le travail ajouté. Un capitaliste double la productivité : ses ouvriers font vingt-quatre pièces dans la même journée. La matière coûte toujours six pence par pièce, mais le travail ajouté n'en vaut plus que trois. La valeur individuelle de chaque pièce, produite dans ces conditions exceptionnelles, va donc tomber au‑dessous de sa valeur sociale
: neuf pence au lieu de douze.
Il lui faut cependant écouler deux fois plus de pièces, et il ne trouvera ces acheteurs qu'en baissant un peu son prix. Il vend à dix pence, au-dessous de la valeur sociale et au-dessus de sa valeur individuelle, et gagne un penny de plus par pièce. Il paie toujours cinq shillings par jour à chaque ouvrier, mais la reproduction de ce salaire ne coûte plus que sept heures et demie de travail dans son atelier, au lieu de dix. Sa plus-value passe d'un à trois shillings par journée.
Encore faut-il vendre ces pièces, et Marx le note : ses marchandises ne peuvent conquérir une plus large place dans le marché qu’en contractant leurs prix
. L'innovateur baisse ses prix pour attirer les acheteurs de ses rivaux. Les grands magasins de la même époque en font le sujet de leurs affiches : la foule court vers la maison qui vend le moins cher.
Ce bénéfice a la même source que la plus-value relative : dans son atelier, le temps nécessaire à reproduire le salaire s'est raccourci. D'où la formule de Marx : il fait pour son compte particulier ce que le capital fait en grand et en général dans la production de la plus-value relative
. Mais l'avantage ne dure pas. Cette plus-value extra disparaît dès que le nouveau mode de production se généralise
, car l'écart entre valeur individuelle et valeur sociale s'évanouit quand tout le monde produit de la même façon.
Pourquoi les concurrents sont-ils obligés de suivre ?
Parce que l'innovateur vend moins cher qu'eux et leur prend leurs clients. Pour rester sur le marché, ils doivent adopter sa méthode, et le prix baisse pour tous.
La loi de la valeur agit ici comme une contrainte, et sur deux personnes à la fois. Marx la décrit d'un côté puis de l'autre : la détermination de la valeur par le temps de travail s’impose comme loi au capitaliste employant des procédés perfectionnés, parce qu’elle le force à vendre ses marchandises au‑dessous de leur valeur sociale
; et elle s’impose à ses rivaux, comme loi coercitive de la concurrence, en les forçant à adopter le nouveau mode de production
. Chacun poursuit son propre avantage, et le résultat est un abaissement général que personne n'a cherché.
Marx le dit en toutes lettres. Quand un capitaliste fait baisser le prix des chemises, il n’a pas nécessairement l’intention de faire diminuer par là la valeur de la force de travail
. L'effet sur les salaires vient au bout de la chaîne, une fois la nouvelle méthode répandue, et seulement dans les branches qui comptent pour l'entretien de l'ouvrier : le taux général de la plus-value n’est donc affecté en définitive que lorsque l’augmentation de la productivité du travail fait baisser le prix des marchandises comprises dans le cercle des moyens de subsistance
.
Alors seulement le temps nécessaire recule pour toute la classe ouvrière. Marx chiffre l'effet : s'il fallait dix heures pour reproduire la force de travail et qu'il n'en faut plus que six, quatre heures sont ainsi dégagées et peuvent être annexées au domaine du surtravail
. Il en tire deux proportions qui vont en sens contraire. D'un côté, la valeur des marchandises est en raison inverse de la productivité du travail d’où elles proviennent
; de l'autre, la plus-value relative est en raison directe de la productivité du travail
. Quand la productivité monte, chaque chose vaut moins, et le capital gagne davantage.
La conclusion de Marx tient en une phrase : le capital a donc un penchant incessant et une tendance constante à augmenter la force productive du travail pour baisser le prix des marchandises
, et par suite celui du travailleur. La fin de la phrase dit ce que le début laisse dans l'ombre : le prix qui importe au capital est celui de la force de travail.
Quelle énigme ce mécanisme résout-il ?
Celle d'un capitaliste qui ne s'intéresse qu'à la valeur d'échange et qui passe pourtant son temps à la faire baisser. La plus-value relative montre qu'il n'y a là aucune contradiction.
Le capitaliste vend pour gagner de l'argent. On s'attendrait à ce qu'il cherche des marchandises chères. Il fait l'inverse : il réduit sans cesse le travail contenu dans ses produits, donc leur valeur. Marx rappelle que le docteur Quesnay, l'un des fondateurs de l'économie politique, opposait déjà ce paradoxe à ses adversaires. La réponse tient aux deux proportions qu'on vient de voir : les mêmes procédés qui abaissent le prix des marchandises élèvent la plus-value qu'elles contiennent. Dès lors, on n’a plus à se demander pourquoi le capitaliste qui n’a à cœur que la valeur d’échange s’efforce sans cesse de la rabaisser
.
Le même mécanisme explique que l'innovation ne s'arrête jamais. On l'attribue volontiers au génie des inventeurs ou à l'esprit d'entreprise. Le chapitre XII en donne une raison plus contraignante : un avantage qui disparaît dès qu'il se répand oblige à en chercher un autre, puis un autre encore. Celui qui cesse de chercher est rattrapé, puis dépassé.
Il éclaire enfin ce que devient la baisse des prix. On la présente souvent comme un bienfait pour le consommateur. Marx la décrit comme le moyen d'un autre but : rendre meilleur marché l'entretien de l'ouvrier, pour allonger, dans une journée inchangée, le temps où il travaille pour le capital. Le salaire réel, c'est-à-dire la quantité de choses que l'ouvrier peut acheter, peut rester le même pendant que la part qui lui revient de sa journée diminue.
Comment lire ce concept, et quels contresens éviter ?
Le chapitre XII raisonne à panier de subsistances constant, et cette hypothèse a ses limites. Trois lectures courantes se corrigent en relisant le texte.
La limite tient à la valeur de la force de travail elle-même. Au chapitre VI, Marx avait écrit qu'elle renferme un élément moral et historique
: ce qu'une époque et un pays tiennent pour nécessaire à la vie d'un ouvrier. Si ce panier s'élargit à mesure que les subsistances deviennent meilleur marché, le temps nécessaire ne recule pas autant que le mécanisme le laisse attendre. Le chapitre XII raisonne comme si le panier ne bougeait pas, et il faut le savoir pour ne pas lui faire dire davantage. Pour notre part, nous tenons ce chapitre pour l'un des plus clairs du livre : il explique comment un système peut être contraint de faire ce qu'aucun de ses membres n'a décidé, sans supposer chez personne autre chose que la recherche d'un avantage ordinaire.
On lit souvent La plus-value relative serait la forme moderne et douce de l'exploitation, qui aurait remplacé la journée interminable des premiers temps de la fabrique.
Ce que dit le texte Les deux formes coexistent. Marx écrit qu'un gain de productivité n'empêche pas qu'on fasse travailler l'ouvrier douze heures, ou même qu’on prolonge sa journée à dix-huit heures, pour le faire produire 1800 pièces
. Au chapitre XV, la machine devient le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle
.
On lit souvent La plus-value extra serait la récompense de l'innovation, une rémunération de l'idée neuve, comme dans la théorie du profit d'innovation qu'on associe à Joseph Schumpeter.
Ce que dit le texte La parenté existe, mais la source diffère. Chez Marx, même dans ce cas, l’accroissement de la plus-value provient de l’abréviation du temps de travail nécessaire
. L'innovateur s'approprie davantage de surtravail que ses rivaux, et il le perd dès que sa méthode se répand.
On lit souvent Les capitalistes s'entendraient pour faire baisser les salaires en rendant la vie meilleur marché.
Ce que dit le texte Aucun d'eux ne le vise. Marx distingue la tendance du capital pris dans son ensemble des mobiles de chaque capitaliste : les tendances générales et nécessaires du capital sont à distinguer des formes sous lesquelles elles apparaissent
. Le résultat est collectif, et il passe par la concurrence.
Vérifier sa compréhension
Dans l'exemple de Marx, pourquoi le capitaliste qui fait vingt-quatre pièces au lieu de douze les vend-il dix pence ?
Parce qu'il doit écouler deux fois plus de pièces et qu'il ne gagne de nouveaux acheteurs qu'en baissant son prix. À dix pence, il vend au-dessous de la valeur sociale de la pièce, un shilling, et au-dessus de ce qu'elle lui coûte, neuf pence. Il garde un penny de plus-value extra par pièce.
Pourquoi une invention qui rend les dentelles moins chères ne produit-elle pas de plus-value relative ?
Parce que les dentelles n'entrent pas dans l'entretien de l'ouvrier. La valeur de sa force de travail ne change pas, ni le temps nécessaire à la reproduire. L'inventeur peut en tirer une plus-value extra, mais le taux général de la plus-value ne bouge pas.
Pourquoi les capitalistes ne cessent-ils jamais d'innover ?
Parce que l'avantage de l'innovateur disparaît dès que sa méthode se généralise. Les autres l'adoptent pour ne pas perdre leurs clients, et chacun doit alors chercher un nouvel avantage. Marx appelle cette contrainte la loi coercitive de la concurrence.
La barre du prix commun, en six temps
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XII (et chapitres VI et XV), traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, quatrième section, chapitre XII, « La plus-value relative ». Un chapitre court, que suivent les trois chapitres où Marx décrit les méthodes par lesquelles cette plus-value a été produite : la coopération, la division du travail et la manufacture, le machinisme et la grande industrie.
Le voir fonctionner
Notions voisines