La notion

Taux de la plus-valueRate des Mehrwerts

Un excédent seul ne dit rien : tout est dans ce à quoi on le rapporte. Marx le rapporte au seul capital variable, et non à l'avance totale — parce que le capital constant n'a rien engendré, il a traversé. Le nombre qui en sort mesure un partage, non un rendement : c'est, dit-il, l'expression exacte du degré d'exploitation.

Un rapport, et le choix du dénominateur

Un capitaliste avance cinq cents livres et en retrouve cinq cent quatre-vingt-dix. Quatre-vingt-dix livres de plus : voilà le fait. Reste à le rapporter à quelque chose, car un excédent seul ne dit rien — quatre-vingt-dix sur cinq cents et quatre-vingt-dix sur quatre-vingt-dix ne racontent pas la même histoire.

Le choix du dénominateur est donc tout, et Marx le fait sans hésiter : la grandeur proportionnelle de la plus-value est évidemment déterminée par le rapport de la plus-value au capital variable et s'exprime par p/v. Cette grandeur proportionnelle est ce que nous appelons taux de la plus-value. Dans l'exemple, quatre-vingt-dix sur quatre-vingt-dix : cent pour cent.

La difficulté est là, et elle est d'abord une difficulté de justification. Pourquoi écarter du dénominateur les quatre cent dix livres de capital constant, qui ont pourtant bien été avancées ? Le capitaliste, lui, ne les écarte pas — il compte son bénéfice sur la totalité de ce qu'il a engagé, et il a ses raisons. Marx aussi ; ce ne sont pas les mêmes, et c'est de cette divergence que sortiront deux taux différents et à peu près tous les malentendus.

Où Marx l'établit : au chapitre IX, dès que les deux parts sont nommées

La place découle du chapitre précédent. Il fallait d'abord partager le capital en constant et variable — c'est le chapitre VIII — pour qu'un rapport entre les deux ait un sens. Le chapitre IX vient immédiatement après, et son titre annonce qu'il ne fera que cela : établir le taux.

Marx commence par écarter une complication et il vaut la peine de voir comment, car la précaution est instructive. Une machine ne cède au produit qu'une fraction de sa valeur ; on ne compte donc dans le capital constant que ce qui a été réellement consommé. La compter tout entière ne changerait d'ailleurs rien : il nous faudrait les compter doublement, du côté de la valeur avancée et du côté du produit obtenu, et la différence resterait la même.

Puis vient l'observation décisive, qui est une soustraction. On sait que la valeur du capital constant ne fait que réapparaître dans le produit ; par conséquent La valeur réellement nouvelle, engendrée dans le cours de la production même, est donc différente de la valeur du produit obtenu. Elle n'est pas c + v + p, elle est v + p — non pas cinq cent quatre-vingt-dix, mais cent quatre-vingts. Le constant n'a rien engendré : il a traversé.

Ce que chaque rapport mesure

Nous tenons là le nœud, et il faut le formuler nettement parce que la plupart des objections faites à Marx sur ce point portent en réalité sur une question qu'il n'a pas posée.

Rapporter l'excédent à v répond à la question : quelle part du travail vivant a été payée, quelle part ne l'a pas été ? Rapporter le même excédent à c + v répond à une tout autre question : quel rendement l'avance totale a-t-elle donné ? La première mesure un partage, la seconde une performance. Ce sont deux grandeurs différentes, calculées sur le même numérateur, et aucune n'est fausse.

Marx est très explicite sur ce que mesure la sienne : Le taux de la plus-value est donc l'expression exacte du degré d'exploitation de la force de travail par le capital ou du travailleur par le capitaliste. Le mot d'exploitation est ici technique et non injurieux : il désigne un rapport de grandeurs, celui du travail non payé au travail payé, et rien d'autre.

On comprend alors pourquoi le second rapport — la plus-value sur l'avance totale — est renvoyé au Livre III sous le nom de taux de profit. Ce n'est pas un dédain : c'est que le taux de profit dépend en outre de la composition du capital, de la rotation, et de la péréquation entre branches. Il fallait la grandeur simple avant la grandeur composée.

Le même rapport, en argent et en temps

Vient alors l'équivalence qui donne au taux sa portée. Puisque le capital variable égale la valeur de la force de travail, puisque cette valeur détermine la portion nécessaire de la journée, et puisque la plus-value est déterminée par la portion qui excède, il s'ensuit que la plus-value est au capital variable ce qu'est le surtravail au travail nécessaire ou le taux de la plus-value p/v = surtravail/travail nécessaire.

Marx souligne aussitôt ce que cette égalité a de particulier : Les deux proportions présentent le même rapport sous une forme différente ; une fois sous forme de travail réalisé, une autre fois, sous forme de travail en mouvement. Un rapport comptable et une durée ; le même nombre, lu deux fois.

C'est ce qui permet de dire qu'un taux de cent pour cent signifie que l'ouvrier travaille autant pour lui que pour son employeur — six heures et six heures dans une journée de douze. La formule est saisissante, et elle n'est pas une image : c'est la traduction exacte du rapport en unités de temps.

Notons enfin ce que le taux ne dit pas, faute de quoi on lui fait dire trop. Il ne dit rien de la longueur de la journée : un taux de cent pour cent est compatible avec une journée de huit heures comme avec une de dix-huit. Il ne dit rien du salaire réel : le même taux peut recouvrir une misère ou une aisance, selon ce que valent les subsistances. Il ne dit rien du profit, comme on vient de le voir. Il dit une chose et une seule, et c'est déjà beaucoup.

La dernière heure de M. Senior

Le chapitre se termine par une démolition en règle, et il faut la raconter parce qu'elle montre le taux à l'œuvre contre un adversaire réel. En 1836, Nassau Senior, professeur à Oxford, est appelé à Manchester par les fabricants pour les défendre contre la loi de fabrique. Il produit un calcul devenu célèbre : dans une journée de onze heures et demie, tout le profit net provient de la dernière heure. Réduire la journée d'une heure supprimerait donc le profit ; en réduire deux ruinerait l'industrie.

La réfutation de Marx tient en une remarque, et c'est très exactement celle du chapitre VIII. Senior a mis dans le même sac le capital constant et le capital variable : il compte que l'ouvrier passe la plus grande partie de sa journée à « remplacer » les bâtiments, les machines et le coton. Or il ne les remplace pas : leur valeur reparaît sans qu'il ait à la produire. Marx lui souffle donc la réponse qu'il aurait dû faire aux fabricants : si vous faites travailler dix heures au lieu de onze heures et demie, la consommation quotidienne du coton, des machines, etc., toutes circonstances restant égales, diminuera de une heure et demie. Vous gagnerez donc tout juste autant que vous perdrez.

Et il achève par l'argument de proportionnalité, qui ne suppose rien d'autre que les données de Senior lui-même : l'ouvrier produit des valeurs égales dans des espaces de temps égaux, de sorte que le produit de l'avant-dernière heure égale celui de la dernière. Si le salaire et le profit sont des valeurs égales, alors il produit évidemment son salaire en cinq heures trois quarts et votre profit net dans les autres cinq heures trois quarts. La plus-value n'est pas logée dans une heure : elle est répartie sur toutes.

Il faut mesurer ce que cet épisode a de démonstratif. Une erreur sur le dénominateur — mêler ce qui reparaît et ce qui se crée — produit une conclusion politique immédiate, et cette conclusion fut effectivement opposée pendant des années à la limitation de la journée.

Deux taux, et la tentation de les confondre

Le contresens le plus répandu consiste à trouver les taux de Marx invraisemblables. Cent pour cent ? Aucune entreprise ne gagne cela. La réponse tient en un mot : ce n'est pas un taux de profit. Cent pour cent sur le seul capital variable, avec un capital constant quatre fois plus grand, donne un profit de dix-huit pour cent sur l'avance totale — un chiffre banal. Les deux nombres décrivent la même opération.

Le second malentendu est plus intéressant, et il est de méthode : on reproche à Marx d'avoir choisi le dénominateur qui donne le plus grand nombre, donc de l'avoir choisi pour l'effet. Le reproche tombe si l'on regarde ce que le choix permet. Rapporté à v, le taux se traduit immédiatement en heures, ce que le taux de profit ne fait pas ; il rend comparables des branches à composition très différente, ce que le taux de profit ne fait pas ; et il ne bouge pas quand le prix des machines change, ce dont le taux de profit ne peut se vanter. Le dénominateur est choisi pour ce qu'il isole.

Reste une difficulté réelle, et qui n'est pas de celles qu'on écarte : le taux de la plus-value ne s'observe pas. Ce qu'on observe dans une comptabilité, ce sont des salaires et un résultat, non un partage de la journée ; et le passage des uns à l'autre suppose acquises la valeur de la force de travail et la distinction du constant et du variable. Les tentatives de le mesurer sur des données nationales existent, elles sont sérieuses, et elles reposent toutes sur des conventions dont il faut connaître le poids.

Nous nous rangeons pour notre part du côté des lectures qui tiennent le taux de la plus-value pour un instrument de lecture plutôt que de mesure. Sa fonction dans le livre n'est pas de chiffrer une économie : elle est de rendre visible, en un seul nombre, un partage que la journée de travail ne montre nulle part — et l'affaire Senior suffit à montrer ce qu'on gagne à disposer d'un tel nombre lorsque quelqu'un vient soutenir que le profit habite la dernière heure.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre IX — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, troisième section, chapitre IX, « Le taux de la plus-value » — immédiatement après le chapitre VIII, qui partage le capital en constant et variable : il fallait ce partage pour qu'un rapport entre les deux ait un sens.