Taux de la plus-valueRate des Mehrwerts
Senior additionne machines, coton et salaires, rapporte le profit à cette somme et conclut que tout le profit vient de la dernière heure. Le taux de la plus-value sépare ce qu'il confond. Nassau W. Senior, Letters on the Factory Act, as it affects the cotton manufacture, Londres, B. Fellowes, 1837, page 4. Exemplaire des bibliothèques de l'université de Californie, numérisé par l'Internet Archive, domaine public.
En bref
Le taux de la plus-value est le rapport entre la plus-value et le capital variable, c'est-à-dire la part du capital qui paie les salaires (p/v). Marx l'établit au chapitre IX du Livre I du Capital (1867). Il équivaut au rapport du surtravail au travail nécessaire : un taux de cent pour cent veut dire que l'ouvrier travaille la moitié de sa journée sans être payé. Toute la difficulté tient au choix du dénominateur, car rapporté à tout le capital avancé, le même excédent donne un chiffre bien plus faible.
Ce qu'il faut retenir
- Le taux de la plus-value rapporte la plus-value au seul capital variable, la part du capital qui achète la force de travail. Dans l'exemple de Marx, 90 livres sur 90 font cent pour cent.
- Machines, bâtiments et matières premières sont laissés de côté parce que leur valeur ne fait que reparaître dans le produit. Seuls le salaire et la plus-value forment la valeur nouvelle.
- Le même rapport se lit en temps : la plus-value est au salaire ce que le surtravail est au travail nécessaire. Marx y voit l'expression exacte du degré d'exploitation.
- Rapporté à tout le capital avancé, le même excédent donne le taux de profit, beaucoup plus bas (dix-huit pour cent dans l'exemple). Marx renvoie l'étude de ce second rapport au Livre III.
- Nassau Senior, en mêlant capital constant et salaires, croyait prouver que tout le profit naît de la dernière heure de la journée. Le taux de la plus-value montre qu'il se forme sur toutes les heures.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.
Pourquoi le même excédent peut-il donner deux taux ?
Parce qu'un excédent ne dit rien tant qu'on ne l'a pas rapporté à une autre grandeur. Marx le rapporte au seul capital dépensé en salaires, quand le capitaliste le rapporte à tout ce qu'il a avancé.
Marx part d'un exemple chiffré. Un capitaliste avance 500 livres sterling : 410 pour les moyens de production (le coton, les matières auxiliaires, l'usure des machines) et 90 pour payer la force de travail, c'est-à-dire la capacité de travailler que l'ouvrier lui vend. La production achevée, il possède une marchandise qui vaut 590 livres. L'excédent est de 90 livres. C'est la plus-value, et sur ce point tout le monde tombe d'accord.
La question commence avec le rapport. Quatre-vingt-dix livres sur cinq cents font dix-huit pour cent. Quatre-vingt-dix livres sur quatre-vingt-dix font cent pour cent. Le fait est le même, les deux nombres sont exacts, et pourtant ils ne racontent pas la même histoire. Marx choisit le second sans hésiter : la grandeur proportionnelle de la plus-value est évidemment déterminée par le rapport de la plus-value au capital variable et s’exprime par p/v
. Le capital variable (noté v) est la partie du capital qui achète la force de travail ; le capital constant (noté c) est celle qui achète les moyens de production. Marx conclut : Cette grandeur proportionnelle est ce que nous appelons taux de la plus-value
.
Le capitaliste, lui, compte autrement, et il a ses raisons : il a bien déboursé les 500 livres, et c'est sur cette somme qu'il juge son affaire. Marx raille cette manière ordinaire de calculer, qui donne un chiffre dont l’infériorité relative remplirait d’émotion le sieur Carey et les autres harmonistes du même calibre
, c'est-à-dire les économistes qui voyaient régner l'harmonie entre le capital et le travail. C'est ce choix de dénominateur que le chapitre doit justifier.
Pourquoi Marx laisse-t-il de côté les machines et le coton ?
Parce que leur valeur ne fait que reparaître dans le produit. La seule valeur créée pendant la production est celle qui remplace le salaire, plus la plus-value.
Le chapitre IX vient juste après celui qui a partagé le capital en constant et variable. Il fallait ce partage pour qu'un rapport entre les deux parts ait un sens. Marx commence par écarter une complication. Une machine ne cède au produit qu'une fraction de sa valeur, celle qu'elle perd en s'usant ; on ne compte donc que cette fraction. La compter tout entière ne changerait rien au résultat, car il nous faudrait les compter doublement, du côté de la valeur avancée et du côté du produit obtenu
, et la différence resterait de 90 livres.
Vient ensuite une soustraction. On sait que la valeur du capital constant ne fait que réapparaître dans le produit
. Le coton filé transmet sa valeur aux filés, la machine y transmet son usure, et ni l'un ni l'autre n'y ajoute rien. Marx en tire la conséquence :
La valeur réellement nouvelle, engendrée dans le cours de la production même, est donc différente de la valeur du produit obtenu.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IX et X, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Dans l'exemple, la valeur nouvelle se monte à 180 livres : les 90 qui remplacent le salaire, et les 90 de plus-value. Les 410 livres de capital constant ont traversé la production sans grossir. Pour voir ce qui s'y est passé, il faut les poser égales à zéro, comme on retire la tare d'une pesée.
Marx sait que l'opération peut surprendre, et il la justifie par une image de laboratoire. Pour que la force de travail produise, il faut bien des matières et des outils. Mais de ce qu'un chimiste emploie des cornues et d'autres vases il ne s’ensuit pourtant pas que dans l’analyse on ne fasse abstraction de ces ustensiles
. Les moyens de production sont la cornue : ils donnent la matière où le travail se fixe, et la valeur nouvelle ne dépend pas de ce qu'ils coûtent.
Que mesure le taux de la plus-value ?
Il mesure le rapport entre le travail que l'ouvrier fournit sans être payé et celui qui lui est payé. Marx l'appelle le degré d'exploitation de la force de travail.
Le capital variable porte bien son nom. Au départ, 90 livres s'échangent contre une force de travail qui vaut 90 livres : deux valeurs égales changent de mains. Mais dans la production, la valeur avancée est remplacée par le mouvement de cette force, c'est-à-dire par le travail lui-même, qui produit davantage que sa propre valeur. D'où l'expression paradoxale de « 90 livres de capital variable », que Marx décrit comme une valeur qui fait des petits
. Le taux de la plus-value dit de combien cette valeur a grossi.
Rapporter l'excédent au capital variable répond donc à une question précise : quelle part du travail vivant a été payée, et quelle part ne l'a pas été ? Rapporter le même excédent à tout le capital avancé répond à une autre question : quel rendement l'avance totale a-t-elle donné ? Le premier rapport décrit un partage entre l'ouvrier et le capitaliste, le second une performance du capital. Marx dit nettement ce que mesure le sien :
Le taux de la plus-value est donc l’expression exacte du degré d’exploitation de la force de travail par le capital ou du travailleur par le capitaliste.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IX et X, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Le mot d'exploitation désigne ici une grandeur. Il nomme le rapport du travail non payé au travail payé, et ce rapport se calcule. Le second rapport, la plus-value sur l'avance totale, n'est pas oublié pour autant. Marx reconnaît qu'il a une grande importance économique et annonce : Aussi traiterons-nous cette question avec tous les détails dans le troisième livre
. C'est le taux de profit, qui dépend en outre de la proportion entre capital constant et capital variable. Il fallait d'abord établir la grandeur simple.
Comment le taux se lit-il en heures de travail ?
Le rapport de la plus-value au salaire est le même que celui du surtravail au travail nécessaire. Un taux de cent pour cent signifie que l'ouvrier travaille la moitié de sa journée pour lui, l'autre moitié pour le capitaliste.
Marx appelle travail nécessaire la partie de la journée pendant laquelle l'ouvrier reproduit la valeur de sa force de travail, c'est-à-dire l'équivalent de son salaire. Il appelle surtravail le temps qu'il fournit au-delà. Or le salaire vaut ce que vaut la force de travail, et cette valeur détermine la durée du travail nécessaire ; la plus-value, elle, sort du temps qui dépasse. Il s'ensuit que la plus-value est au capital variable ce qu’est le surtravail au travail nécessaire
. Marx insiste sur la nature de cette égalité :
Les deux proportions présentent le même rapport sous une forme différente ; une fois sous forme de travail réalisé, une autre fois, sous forme de travail en mouvement.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IX et X, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
C'est ce qui donne au taux sa portée. Sans connaître la longueur de la journée ni le nombre des ouvriers, on sait, dès que le taux est connu, comment se partage chacune de leurs journées. Dans l'exemple des 500 livres, Marx peut écrire : L’ouvrier a donc travaillé une moitié du jour pour lui-même et l’autre moitié pour le capitaliste
.
Un exemple
Marx entre ensuite dans une vraie filature, avec des chiffres de 1871 qui m’ont été fournies par le fabricant lui-même
. La fabrique fait tourner 10 000 broches. Chaque semaine, elle consomme pour 378 livres de coton, d'usure des machines, de loyer, de charbon, de gaz et d'huile. Elle paie 52 livres de salaires et vend ses filés 510 livres.
On pose le capital constant égal à zéro : 510 moins 378 donnent une valeur nouvelle de 132 livres. On en retire les 52 livres de salaires, et il reste 80 livres de plus-value. Le taux est de 80 sur 52, soit un peu plus de 153 %. Traduit dans une journée de dix heures, cela fait un peu moins de quatre heures de travail nécessaire et un peu plus de six heures de surtravail. Rapportées aux 430 livres dépensées dans la semaine, les mêmes 80 livres ne feraient qu'environ dix-neuf pour cent.
Marx donne un second exemple, tiré d'un livre de Jacob sur les lois céréalières (1815) : les comptes d'un arpent de froment. La plus-value n'y figure pas sous ce nom. Elle est dispersée en plusieurs rubriques, le profit du fermier, les intérêts, les dîmes, la rente du propriétaire. Marx additionne ces rubriques, pose égales à zéro les semences et l'engrais, et trouve un taux supérieur à cent pour cent. Sa conclusion montre ce que le taux rend visible : le laboureur emploie donc plus de la moitié de sa journée de travail à la production d’une plus-value que diverses personnes se partagent entre elles sous divers prétextes
.
Que montre l'erreur de la « dernière heure » ?
Elle montre ce qu'on obtient en mêlant ce qui reparaît et ce qui se crée. Nassau Senior en concluait que tout le profit naît de la dernière heure de la journée ; le taux de la plus-value montre qu'il se forme sur toutes les heures.
La décomposition de la journée peut se dire de deux façons, et Marx les admet toutes deux. On peut répartir le produit d'une journée en parts : tant de livres de filés pour le coton, tant pour l'usure des broches, tant pour le salaire, tant pour la plus-value. On peut aussi répartir la journée en heures successives, comme le fabricant qui dit couvrir le prix de son coton dans les huit premières heures. La formule est juste, mais elle peut s'accompagner de tout un cortège d’idées barbares et baroques
. La plus connue est la dernière heure de Senior.
En 1836, les fabricants de Manchester font venir Nassau Senior, qui enseigne l'économie politique à Oxford, pour les défendre contre la loi de fabrique et contre l'agitation pour la journée de dix heures. Senior publie ses Letters on the Factory Act en 1837. Il y suppose un fabricant qui a placé 100 000 livres, 80 000 dans les bâtiments et les machines, 20 000 dans la matière première et les salaires. De ce calcul, il tire que tout le profit net provient de la dernière heure
. Réduire la journée d'une heure supprimerait donc le profit net.
La réponse de Marx tient dans la distinction du chapitre précédent. Senior a mis dans le même sac les machines, le coton et les salaires, et il croit que l'ouvrier passe la plus grande partie de sa journée à reproduire la valeur des bâtiments et du coton. Il aurait suffi, écrit Marx, de répondre aux fabricants :
Si vous faites travailler dix heures au lieu de onze heures et demie, la consommation quotidienne du coton, des machines, etc., toutes circonstances restant égales, diminuera de une heure et demie. Vous gagnerez donc tout juste autant que vous perdrez.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IX et X, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Marx poursuit avec les seules données de Senior. L'ouvrier produit des valeurs égales dans des espaces de temps égaux
; si son salaire et le profit sont des valeurs égales, comme le suppose le calcul, alors il produit évidemment son salaire en cinq heures trois quarts et votre profit net dans les autres cinq heures trois quarts
. Retirer une heure fait tomber le surtravail à quatre heures trois quarts, et le taux reste au-dessus de quatre-vingts pour cent. Marx relève qu'en 1848, dans The Economist, James Wilson reprenait encore le même raisonnement contre la loi des dix heures.
Comment lire ce taux, et quels contresens éviter ?
Le taux de la plus-value est un instrument pour lire le partage de la journée. On le confond avec le taux de profit, on soupçonne Marx de l'avoir choisi pour l'effet, et on lui fait dire ce qu'il ne dit pas.
Le taux a ses limites, et Marx les signale lui-même. Il ne dit pas la longueur de la journée : au début du chapitre suivant, Marx remarque que le taux de la plus‑value seul ne nous donnerait point réciproquement la grandeur de la journée de travail
. Cent pour cent conviennent à une journée de huit heures comme à une journée de douze. Il ne dit pas non plus ce que l'ouvrier peut acheter avec son salaire, qui dépend du prix des subsistances.
Une difficulté reste, qu'il faut avouer : le taux de la plus-value ne s'observe pas directement. Une comptabilité montre des salaires et un résultat, pas un partage de la journée. Pour passer des uns à l'autre, il faut décider ce qu'on range dans le capital constant et ce qu'on compte comme salaire, et ces décisions pèsent sur le résultat. Nous tenons pour notre part le taux de la plus-value pour un instrument de lecture plutôt que de mesure : sa fonction dans le livre est de rendre visible, en un seul nombre, un partage que la journée ne montre nulle part. L'affaire Senior montre ce qu'on gagne à disposer de ce nombre.
On lit souvent Un taux de cent pour cent serait invraisemblable, puisqu'aucune entreprise ne gagne autant.
Ce que dit le texte Ce taux se rapporte aux seuls salaires. Dans l'exemple même de Marx, cent pour cent sur le capital variable font dix-huit pour cent sur l'avance totale, un profit tout à fait ordinaire. Les deux nombres décrivent la même opération.
On lit souvent Marx aurait choisi le plus petit dénominateur pour obtenir le chiffre le plus frappant.
Ce que dit le texte Le dénominateur est choisi pour ce qu'il isole. Rapporté aux salaires, le taux se traduit en heures, et il ne bouge pas quand le prix du coton ou des machines change, puisque cette valeur ne fait que reparaître. Le taux de profit n'a aucune de ces propriétés.
On lit souvent Un taux élevé voudrait dire que l'ouvrier est misérable ou que sa journée est très longue.
Ce que dit le texte Le taux ne dit que le partage de la journée entre travail payé et travail non payé. Le même taux peut aller avec une journée courte ou longue, et avec un salaire plus ou moins confortable selon le prix des subsistances.
Vérifier sa compréhension
Dans l'exemple de Marx, un capital de 500 livres rapporte 90 livres de plus. Pourquoi le taux de la plus-value est-il de cent pour cent et non de dix-huit ?
Parce que Marx rapporte les 90 livres de plus-value aux 90 livres de salaires, et non aux 500 livres avancées. Les 410 livres de capital constant ne font que reparaître dans le produit : elles n'ont rien créé. Dix-huit pour cent est le taux de profit, qui répond à une autre question.
Pourquoi peut-on traduire le taux de la plus-value en heures de travail ?
Parce que le salaire vaut ce que vaut la force de travail, et que cette valeur fixe la partie de la journée pendant laquelle l'ouvrier reproduit son salaire. La plus-value correspond au reste de la journée. Le rapport entre les sommes d'argent est donc le même que le rapport entre les durées.
Si l'on réduit la journée d'une heure, le profit disparaît-il, comme le soutenait Senior ?
Non. La consommation de coton et l'usure des machines diminuent dans la même proportion, et la plus-value se forme sur toutes les heures, pas sur la dernière. D'après le calcul de Marx, le surtravail passe de cinq heures trois quarts à quatre heures trois quarts, et le taux reste au-dessus de quatre-vingts pour cent.
Une même masse, deux pesées, en six temps
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres IX et X, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, troisième section, chapitre IX, « Le taux de la plus-value ». Il suit immédiatement le chapitre VIII, qui partage le capital en constant et variable : il fallait ce partage pour qu'un rapport entre les deux parts ait un sens.
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