Le Capital, Livre I · Section IV

Chapitre XIILa notion de la plus-value relative

Chapitre 10 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 12 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Le chapitre qui explique pourquoi le capitalisme transforme sans cesse la manière de produire. Aucun industriel n'entend abaisser la valeur de la force de travail ; c'est pourtant ce que chacun fait, en courant après un avantage individuel que la concurrence lui reprend.

Ce que le chapitre X avait laissé en suspens

Le chapitre X s'était achevé sur une victoire et sur un obstacle. La victoire est celle de la journée de travail normale, arrachée par un demi-siècle de luttes ; l'obstacle est le même fait, vu du côté du capital, car une journée bornée par la loi ferme la voie la plus simple à l'accroissement du surtravail. La question qui ouvre la quatrième section en découle immédiatement, et Marx la pose dans les termes les plus concrets qui soient, en s'appuyant sur une ligne droite divisée en deux : comment la production de plus-value peut-elle être augmentée, sans prolonger ac ?

La réponse tient en une inversion. Si la journée ne peut pas croître, il faut que la part qui revient à l'ouvrier décroisse ; et comme cette part n'est pas fixée par la volonté du patron mais par la valeur des subsistances nécessaires, il faut abaisser cette valeur — c'est-à-dire diminuer le travail social exigé par la production du pain, du vêtement et du logement. La plus-value relative est le nom de cette voie détournée, et le chapitre XII en est la théorie générale, dont les trois chapitres suivants donneront les formes historiques.

Pourquoi il ouvre la quatrième section

Sa place fait de lui la charnière du livre entier, et l'on comprend mal la suite si l'on ne voit pas ce qui bascule ici. Jusqu'au chapitre XI, le mode de production pouvait rester tel qu'il était : le capital trouvait devant lui des métiers, des outils et des savoir-faire hérités, et il se contentait de les faire durer plus longtemps dans la journée. À partir du chapitre XII, le capital ne peut plus s'accroître sans changer la manière même de produire — et c'est pourquoi la coopération, la manufacture et la grande industrie, qui suivent immédiatement, ne sont pas un tableau d'histoire des techniques mais la suite rigoureuse de l'argument.

Ce chapitre est aussi le lieu où le livre acquiert son caractère dynamique. La plus-value absolue décrit un capital qui prend ; la plus-value relative décrit un capital qui transforme, et qui ne peut pas ne pas transformer. Tout ce que l'on dira plus tard sur les machines, sur la concurrence et sur l'accumulation suppose acquis ce mécanisme.

Comment il est construit

Roy ne le divise pas en parties numérotées ; sa marche n'en est pas moins nette, et elle procède en trois temps.

Le premier établit la définition : puisque la journée est donnée, tout allongement du surtravail exige un raccourcissement du travail nécessaire, lequel exige à son tour une hausse de la force productive dans les branches qui produisent les subsistances, ou dans celles qui leur fournissent leurs moyens de production. Le deuxième examine le mécanisme par lequel cette hausse se produit réellement, et c'est la partie la plus originale du chapitre. Le troisième dissipe deux malentendus : la productivité accrue ne profite pas à l'ouvrier par elle-même, et elle n'exclut nullement l'allongement de la journée.

La plus-value extra, et la main invisible retournée

Le nœud du chapitre est le suivant, et il mérite d'être suivi pas à pas parce qu'il explique un fait que l'on constate tous les jours sans en avoir la théorie. Un industriel adopte un procédé qui double la productivité de son atelier. La valeur de chacune de ses pièces tombe alors au-dessous de ce que coûte la même pièce ailleurs, puisqu'elle coûte moins de travail que la masse des mêmes articles produits dans les conditions sociales moyennes ; mais le marché, lui, ne connaît pas son atelier, et ce qu'il reconnaît est la valeur sociale, déterminée par le temps que la production de cet article coûte en moyenne. Il vend donc au-dessus de ce que sa pièce lui coûte, et empoche la différence.

Cet avantage est réel, et il est provisoire : dès que le procédé se généralise, la valeur sociale rejoint la valeur individuelle et le supplément disparaît. Le premier innovateur est alors contraint de recommencer, et tous les autres de le suivre. On tient là le moteur de la transformation technique permanente, et il faut en noter le caractère paradoxal : ce mouvement d'ensemble n'est voulu par personne. Il n'a pas nécessairement l'intention de faire diminuer par là la valeur de la force de travail, écrit Marx de l'industriel qui fait baisser le prix des chemises ; chacun poursuit son gain particulier, et le résultat social — l'abaissement du travail nécessaire, donc l'élévation du taux de la plus-value — s'accomplit à travers eux.

Marx souligne d'ailleurs que le bénéfice est le même quelle que soit la marchandise : il attrape ce bénéfice, que sa marchandise appartienne ou non au cercle des moyens de subsistance nécessaires. Seule la baisse du prix des subsistances produit de la plus-value relative pour la classe capitaliste tout entière ; mais l'avantage individuel, lui, s'obtient partout, et c'est pour cela que la pression à innover est générale.

Ce qu'il faut en garder

Le chapitre se referme sur une mise en garde qu'il est bon de méditer, car elle vise une idée qui n'a pas vieilli : celle d'après laquelle le progrès technique libérerait du temps. Marx accorde le fait — le travail nécessaire diminue — et il en conteste la conséquence, parce que le temps libéré ne revient pas à celui qui travaille. Il cite les économistes de son temps et relève leur contradiction en deux pages : que l'ouvrier doit des remerciements infinis au capital, lit-on chez eux, pour avoir abrégé le temps de travail nécessaire — et à la page suivante, qu'il doit le prouver en travaillant quinze heures au lieu de dix.

La formule qui conclut ne laisse aucune place à l'ambiguïté : le développement de la force productive a pour but, dans la production capitaliste, de diminuer la partie de la journée où l'ouvrier travaille pour lui-même afin de prolonger ainsi l'autre partie de la journée où il peut travailler gratis pour le capitaliste. Ce n'est pas une condamnation de la machine — le chapitre XV distinguera soigneusement la machine de son emploi capitaliste —, c'est la détermination de la fin à laquelle elle est employée. Et c'est aussi l'annonce du programme : les trois chapitres qui suivent examinent les méthodes particulières de produire cette plus-value relative, de la simple réunion d'ouvriers sous un même toit jusqu'au système mécanique.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.