Le Capital, Livre I · Section III

Chapitre XITaux et masse de la plus-value

Chapitre 9 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 11 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Le plus court de la section, et sa charnière : il montre que la plus-value absolue n'a que deux leviers — la durée et le nombre — et que les deux sont bornés. Il ne reste alors qu'à changer de terrain.

Du taux à la masse

Le chapitre XI clôt la troisième section, et il est le plus court de ses cinq chapitres. Sa question est celle qui reste une fois le taux défini : un taux est un rapport, et un rapport ne dit rien de la quantité absolue qu'un capital rapporte. Le chapitre IX mesurait l'intensité de l'exploitation ; celui-ci mesure son volume, et il le fait par trois lois quantitatives que Marx énonce et éprouve tour à tour.

La première est presque une évidence arithmétique, et Marx la pose comme telle : le taux de la plus-value détermine donc la somme de plus-value produite par un ouvrier individuel, la valeur de sa force étant donnée. La masse totale est alors ce taux multiplié par le nombre de forces employées — ce qui revient à dire qu'elle dépend de la grandeur du capital variable, et d'elle seule.

La compensation, et la limite qu'elle rencontre

De cette première loi suit un jeu de compensations que le chapitre explore avec méthode : on peut employer moitié moins d'ouvriers et doubler le taux, la masse reste la même ; on peut abaisser le taux et augmenter le nombre, elle ne bouge pas davantage. C'est ce qui donne au capital son apparence d'élasticité, et l'apparence est trompeuse, car la compensation n'est pas indéfiniment praticable : cependant, cette sorte de compensation rencontre une limite infranchissable.

Il vaut la peine de suivre le calcul, car c'est là que le chapitre cesse d'être une formalité. Deux capitalistes peuvent obtenir la même masse de plus-value, l'un en pressant fortement quelques ouvriers, l'autre en en employant beaucoup à un taux modeste : rien, dans le résultat, ne dit lequel des deux on a devant soi. C'est très exactement ce qui rend le taux insuffisant à lui seul, et ce qui explique qu'un même chiffre de profit puisse recouvrir des conditions de travail entièrement différentes. Le chapitre ne se contente donc pas de multiplier un rapport par un nombre : il montre que la grandeur visible est le produit de deux facteurs dont aucun ne se lit sur elle.

La raison de cette limite est simple et elle est physique. Un ouvrier ne fournit jamais plus de vingt-quatre heures, et beaucoup moins en réalité ; en diminuant le nombre des ouvriers, on rétrécit donc le fondement même sur lequel le taux s'exerce. Marx en tire la formule qui commande tout le reste du livre : la masse de la plus-value ne peut être augmentée que par l'augmentation du nombre des travailleurs, la longueur de la journée étant donnée. Voilà pourquoi la plus-value absolue bute : elle n'a que deux leviers, la durée et le nombre, et les deux sont bornés.

Où la quantité devient qualité

Le chapitre tire ensuite une conséquence que l'on n'attend pas dans un chapitre de calcul, et qui en fait l'intérêt propre. Puisque la masse dépend du nombre d'ouvriers, il faut une somme minimale pour qu'un possesseur d'argent vive de la plus-value au lieu de travailler lui-même, puis une somme plus forte encore pour qu'il cesse tout à fait de mettre la main à l'ouvrage. Le passage à la qualité de capitaliste est donc l'effet d'un seuil de quantité, et Marx nomme sa référence : ici, comme dans les sciences naturelles, se confirme la loi constatée par Hegel dans sa Logique, selon laquelle de simples changements dans la quantité amènent, à un certain degré, des différences de qualité.

La remarque n'est pas décorative. Elle annonce la quatrième section, où la coopération fera du nombre lui-même une force productive ; et elle rappelle que le capital n'est pas une chose mais un rapport, qui ne commence à exister qu'au-delà d'une certaine masse.

Elle a aussi une portée historique que le chapitre XXIV développera. Si devenir capitaliste suppose de disposer d'emblée d'une somme minimale, alors le rapport ne peut pas naître de la seule épargne d'un artisan économe : il faut que des masses de valeur se soient concentrées d'un côté et que des hommes se soient trouvés dépourvus de tout moyen de produire de l'autre. Le calcul le plus sobre de la section ouvre ainsi, sans le dire encore, sur l'accumulation primitive — la démonstration logique appelant ici une enquête historique, comme elle le fera plusieurs fois dans le livre.

Ce que le chapitre dit du capital lui-même

Deux phrases, vers la fin, débordent le calcul et méritent d'être retenues. La première décrit ce qu'est le capital du point de vue de celui qui le subit : le capital s'offre en outre comme rapport coercitif obligeant la classe ouvrière à exécuter plus de travail que ne l'exige le cercle resserré de ses besoins. Le chapitre le plus arithmétique de la section est ainsi celui qui donne du capital la définition la plus directement sociale.

La seconde vise l'économie politique : bien que l'économie classique n'ait jamais formulé cette loi, elle y tient instinctivement, parce qu'elle découle de la nature même de la valeur. Marx ne lui reproche pas de se tromper, mais de pratiquer sans l'énoncer une loi qu'elle ne pourrait pas assumer : que la valeur nouvelle sort du seul travail vivant.

Une porte ouverte sur la section suivante

Le chapitre se termine par une réserve explicite, et c'est elle qui en fait une charnière plutôt qu'une conclusion : on verra dans le chapitre suivant que cette loi n'est valable que pour la forme de la plus-value traitée jusqu'à présent. Tout ce que l'on vient d'établir suppose en effet la journée et la valeur de la force de travail données ; dès que la productivité se met à varier, le travail nécessaire se raccourcit, et le calcul change de base.

C'est la raison pour laquelle la section III s'achève ici. Elle a montré comment la plus-value se produit, se mesure et se limite. Ayant borné la durée par le chapitre X et le nombre par celui-ci, il ne reste au capital qu'une issue, et c'est le sujet de la quatrième section : raccourcir le travail nécessaire, c'est-à-dire produire de la plus-value relative. Lire le chapitre XI comme un appendice de calcul, c'est manquer le moment où le livre démontre qu'il lui faut changer de terrain.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XI — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.