Le Capital, Livre I · Section IV

Chapitre XIIICoopération

Chapitre 11 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 13 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

La première forme proprement capitaliste n'est pas la machine mais le nombre. Réunir des ouvriers suffit à produire une force que la somme de leurs forces séparées n'atteindrait pas — et cette force, le capital l'obtient sans la payer, puisqu'il n'achète que des forces individuelles.

La première forme capitaliste n'est pas une technique

On attend, après le chapitre XII, que Marx passe aux machines : c'est là, croit-on, que se trouve le secret de la productivité moderne. Il commence au contraire par une forme qui ne suppose aucune invention, aucun outil nouveau, aucune organisation particulière du travail — la simple réunion d'un grand nombre d'ouvriers dans un même lieu, sous le commandement du même capital. Voilà le point de départ historique de la production capitaliste, écrit-il, et il précise qu'à son début la manufacture se distingue à peine des métiers du Moyen Âge, sinon par le nombre.

La question du chapitre est donc celle-ci : le nombre, à lui seul, change-t-il quelque chose ? La réponse est oui, et elle est de conséquence, car si la seule réunion produit un effet, cet effet a une origine qui n'est pas dans les individus — il naît de leur rapport. Le chapitre est bref, il ne contient aucune polémique célèbre, et il est pourtant l'un des plus importants du livre : il établit que le capital ne se contente pas d'employer le travail social, il le produit.

Pourquoi il vient avant la manufacture et la machine

La quatrième section examine les méthodes de produire la plus-value relative, et elle les prend dans l'ordre de leur développement : la coopération simple, la division manufacturière du travail, le machinisme. Cet ordre est à la fois logique et historique, ce qui est assez rare dans le livre pour être signalé — et Marx le justifie à la dernière page en écrivant que la coopération est le mode fondamental, dont la forme rudimentaire contient le germe des formes plus complexes sans disparaître en elles.

Il faut donc lire ce chapitre comme la base des deux suivants. La manufacture sera une coopération fondée sur la division du travail ; la grande industrie, une coopération fondée sur la machine. Ce qui est établi ici — la force du nombre, le commandement qui en découle, l'économie des moyens de production — vaudra dans les trois cas, et il serait vain de le redémontrer chaque fois.

Comment il est construit

Le chapitre ne porte pas de parties numérotées, et son mouvement est celui d'une déduction en quatre moments : d'abord ce que la réunion change aux conditions de la production de valeur ; ensuite ce qu'elle produit comme force nouvelle ; puis le commandement qu'elle rend nécessaire ; enfin la condition matérielle qu'elle suppose, c'est-à-dire une certaine grandeur de capital.

Le premier moment est d'ordre statistique, et on le cite rarement. Un patron qui emploie deux ouvriers subit le hasard de leur habileté ; celui qui en emploie cent obtient la moyenne sociale, et les écarts se compensent sous ses yeux. Marx en tire une conséquence forte : les lois de la production de la valeur ne se réalisent donc complètement que pour le capitaliste qui exploite collectivement beaucoup d'ouvriers. Les lois analysées dans les chapitres précédents ne sont donc pas des abstractions qui planeraient au-dessus des ateliers : elles deviennent effectives à mesure que la production s'agrandit.

Une force qui n'appartient à personne

Vient alors l'acquis propre du chapitre. Douze maçons qui se passent des briques de main en main font davantage que douze maçons travaillant chacun de son côté ; l'effet dépasse la somme des efforts, et ce supplément n'est imputable à aucun d'eux. Marx le dit d'une phrase qui déborde l'économie : en travaillant avec d'autres dans un but commun et d'après un plan concerté, le travailleur efface les bornes de son individualité et développe sa puissance comme espèce.

Toute la question est alors de savoir à qui revient cette force. Le capitaliste a acheté cent forces de travail individuelles, et il les a payées à leur valeur ; la puissance qui naît de leur combinaison, il ne l'a achetée de personne, puisqu'elle n'existait pas avant qu'il les réunisse. Elle lui échoit donc gratuitement, et c'est ce qui fait de la coopération, avant toute machine, une méthode de produire de la plus-value. Leur rassemblement est la condition même de leur coopération : il faut que le même capital les emploie simultanément, ce qui explique pourquoi cette force n'apparaît, dans les conditions données, que comme une force du capital.

Le chapitre note au passage une économie plus prosaïque et fort importante : la valeur de moyens de production communs et concentrés ne croît pas proportionnellement à leurs dimensions et à leur effet utile. Un bâtiment pour vingt tisserands coûte moins que dix ateliers pour deux ; la part de capital constant qui se transmet à chaque produit diminue d'autant.

Le commandement, et sa double nature

Si la coopération exige un plan, elle exige quelqu'un pour le tenir, et c'est ici que Marx opère une distinction dont on n'a jamais fini de tirer les conséquences. Tout travail commun un peu étendu réclame une direction pour mettre en harmonie les activités individuelles, et cela n'a rien de capitaliste : un soliste se dirige lui-même, un orchestre a besoin d'un chef. Mais cette fonction de direction, de surveillance et de médiation devient la fonction du capital, et elle prend alors des caractères propres, parce qu'elle sert un double objet : mettre en harmonie les travaux, et tirer de la force de travail le plus de travail possible. D'où la formule : les ordres du capital deviennent dès lors aussi indispensables que le sont ceux du général sur le champ de bataille.

Cette distinction entre la direction en général et la direction capitaliste vaut d'être retenue, parce que Marx la rejouera au chapitre XV à propos des machines. Elle interdit deux lectures symétriques et également fausses : celle qui tiendrait toute autorité dans la production pour une oppression, et celle qui justifierait le pouvoir patronal par la nécessité technique de coordonner.

Ce qu'il faut en garder

La coopération suppose une condition matérielle que Marx énonce sans détour : il faut qu'un capital assez grand existe pour acheter à la fois beaucoup de forces de travail et les moyens de production correspondants. Le nombre minimum d'ouvriers n'est donc pas une affaire de goût ; c'est le seuil à partir duquel un possesseur d'argent devient capitaliste, et l'on comprend pourquoi la huitième section devra expliquer d'où ces masses d'argent sont venues.

La conclusion du chapitre, elle, mérite d'être citée entière parce qu'elle contient en germe tout ce que le livre dira de la contradiction du progrès capitaliste :

La production capitaliste se présente donc comme nécessité historique pour transformer le travail isolé en travail social ; mais, entre les mains du capital, cette socialisation du travail n'en augmente les forces productives que pour l'exploiter avec plus de profit.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIII — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

Deux propositions y tiennent ensemble, et il faut les tenir ensemble. Le capital accomplit une tâche réelle en socialisant un travail qui était morcelé ; et il ne l'accomplit que pour son propre compte. C'est exactement le partage que fera la page consacrée à la notion, et c'est aussi celui qui permettra, au chapitre XXXII, de dire que le capitalisme a produit lui-même les conditions matérielles de son dépassement.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.