Le Capital, Livre I · Section IV
Chapitre XIVDivision du travail et manufacture
Chapitre 12 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 14 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
Trois siècles de manufacture, et une limite : le métier reste la base. C'est parce que la production dépend encore de la main d'un ouvrier devenu virtuose d'un seul geste qu'elle devra se donner un tout autre fondement — et le chapitre suivant le nomme.
Trois siècles, et une limite
Le chapitre XIV couvre la période qui va du milieu du seizième siècle au dernier tiers du dix-huitième, celle que Marx nomme la période manufacturière proprement dite. On le lit souvent comme un chapitre d'histoire des techniques, et l'on y trouve en effet la montre de Nuremberg, le carrosse, les aiguilles et les épingles. Mais son objet n'est pas de décrire : il est d'établir ce que la manufacture peut et ce qu'elle ne peut pas, car c'est de son impuissance que sortira la grande industrie.
Tout le chapitre tient dans une phrase de la troisième partie, et il faut la poser d'emblée pour lire le reste avec profit : le métier reste toujours la base
. La manufacture décompose le travail, mais chaque opération reste une main-d'œuvre, dépendante de la force et de l'adresse d'un homme ; la production demeure donc suspendue à une virtuosité individuelle, et cette dépendance fixe une borne que l'organisation seule ne peut pas franchir.
Pourquoi il vient là
Il occupe la deuxième place des trois chapitres consacrés aux méthodes de la plus-value relative, entre la coopération simple et le machinisme, et cette place est à la fois logique et chronologique. La coopération réunissait des ouvriers qui faisaient le même travail ; la manufacture les spécialise et articule leurs travaux ; la grande industrie remplacera l'outil par la machine. Chacune de ces formes résout un problème que la précédente avait posé.
La manufacture, en particulier, résout celui du temps perdu : l'artisan qui passe d'une opération à l'autre change de place et d'instrument, et ces transitions coupent son travail. En fixant chaque homme à une seule opération, on supprime ces coupures — mais on crée une dépendance nouvelle, celle de tout l'atelier à la régularité de chacun, et c'est cette dépendance que le chapitre XV décrira comme le motif technique du passage à la machine.
Comment il est construit
Cinq parties, dont les deux premières sont brèves et les trois dernières se partagent à peu près également les quatre cinquièmes du chapitre.
La première montre que la manufacture a une double origine
: tantôt elle réunit sous un même toit des métiers différents par lesquels un produit doit passer — l'exemple est celui du carrosse —, tantôt elle décompose un métier unique en opérations distinctes, jusqu'au point où chacune d'elles devient la fonction exclusive d'un travailleur parcellaire
. Les deux voies convergent vers le même résultat, et cette convergence est démonstrative : la forme manufacturière ne dépend pas du produit.
La deuxième examine l'ouvrier ainsi produit et l'outil qu'il emploie, et elle contient un fait qu'on cite trop peu : c'est dans la manufacture que les outils se différencient et se spécialisent à l'extrême, ce qui fournira précisément à la machine son point de départ matériel. La troisième distingue les deux formes de l'atelier — celle où des travaux hétérogènes se rejoignent à la fin, celle où l'objet passe par une série de mains. La quatrième compare la division du travail dans l'atelier à celle qui règne dans la société. La cinquième tire le bilan.
Deux divisions du travail qu'il ne faut pas confondre
La quatrième partie porte l'argument le plus fin du chapitre, et c'est aussi celui qui a la plus longue postérité. On se figure volontiers que l'atelier et le marché relèvent du même principe, et que la division du travail dans une usine n'est que la division sociale du travail en plus petit. Marx conteste cette continuité : il y a cependant entre elles une différence non pas de degré mais d'essence
.
La raison en est simple à énoncer et lourde de conséquences. Dans la société, les travaux se répartissent sans plan, par le mouvement des prix, et nul ne décide de ce que chacun produira ; dans l'atelier, tout est réglé d'avance par une autorité qui dispose des hommes comme des organes d'un même corps. D'où l'opposition des deux régimes : la division manufacturière du travail suppose l'autorité absolue du capitaliste sur des hommes transformés en simples membres d'un mécanisme qui lui appartient
, quand la division sociale met en face les uns des autres des producteurs indépendants qui ne reconnaissent en fait d'autorité que celle de la concurrence
. La société bourgeoise associe ainsi l'anarchie au-dehors et le despotisme au-dedans ; les sociétés anciennes offraient le spectacle inverse.
Marx relève au passage l'inconséquence des économistes qui célèbrent l'organisation de l'atelier et tiennent pour une atteinte à la liberté toute organisation consciente de la production sociale. Le point n'est pas polémique : il indique que les deux divisions ne sont pas au même niveau, et que l'on ne peut pas conclure de l'efficacité de l'une à celle de l'autre.
Ce qu'il faut en garder
La cinquième partie est le bilan, et il est double. Du côté du capital, la manufacture est une méthode de produire de la plus-value relative : elle abrège le temps nécessaire à la fabrication et, par là, la valeur de la force de travail. Du côté de l'ouvrier, le prix en est une transformation de sa personne même. La coopération simple ne changeait pas la manière de travailler ; la manufacture, elle, le révolutionne de fond en comble et attaque à sa racine la force de travail
. Elle y parvient par un moyen unique : la manufacture produit la virtuosité du travailleur de détail, en reproduisant et poussant jusqu'à l'extrême la séparation des métiers
, et sa tendance est de transformer le travail parcelle en vocation exclusive d'un homme
. Ce qu'elle développe à l'extrême dans une seule direction, elle le sacrifie dans toutes les autres.
Il faut prendre garde à ne pas lire là une nostalgie de l'artisanat. Marx a établi au chapitre précédent que la socialisation du travail est un acquis réel ; ce qu'il décrit ici n'est pas la division du travail en soi, mais sa forme capitaliste, où le savoir se sépare de ceux qui exécutent et se concentre en face d'eux. C'est très exactement ce que la page consacrée à la notion développe pour elle-même.
Reste l'essentiel pour la suite. La manufacture a poussé la décomposition du travail aussi loin que le permettait la main humaine, et elle bute sur elle : un ouvrier reste un ouvrier, il se fatigue, il résiste, et sa virtuosité même le rend irremplaçable. La machine naîtra de cette limite, et non d'un progrès scientifique tombé du ciel — c'est pourquoi le chapitre XV, le plus long du livre, commence exactement là où celui-ci s'achève.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.