Le Capital, Livre I · Section IV

Chapitre XVMachinisme et grande industrie

Chapitre 13 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 15 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Le plus long chapitre du livre, et celui qu'on cite le plus mal. Il ne condamne pas la machine : il distingue ce qu'elle peut de l'usage qu'on en fait, et montre qu'employée pour produire de la plus-value elle porte une contradiction — elle n'élève le taux qu'en réduisant le nombre.

Le plus long chapitre du livre

Avec ses deux cent soixante-dix-sept mille caractères, le chapitre XV fait à lui seul près du neuvième du Livre I et presque le double du chapitre X. Cette masse décourage, et elle a une conséquence fâcheuse : on cite ce chapitre de seconde main, sur la foi de quelques formules détachées, et l'on prête à Marx une position qu'il a expressément réfutée — celle d'un adversaire de la machine.

Le chapitre soutient exactement l'inverse, et il le soutient d'une manière qui commande toute lecture ultérieure. La machine n'est pas en cause ; ce qui est en cause est le rapport social dans lequel elle est employée, et c'est pourquoi Marx passe tant de pages à établir une distinction que l'on oublie ensuite : celle entre ce que le travail social gagne en productivité et ce que le capital en tire. Cette distinction est le fil du chapitre, et sans elle on n'y voit qu'une accumulation de témoignages.

Pourquoi il clôt la quatrième section

Il est le dernier des trois chapitres sur les méthodes de la plus-value relative, et il résout le problème que le chapitre XIV avait laissé ouvert. La manufacture avait décomposé le travail aussi loin que la main le permettait, mais le métier restait sa base : la production demeurait suspendue à l'adresse d'hommes irremplaçables. La grande industrie retourne ce rapport en déplaçant l'outil de la main vers un mécanisme.

C'est aussi le chapitre qui donne au livre la matière de ses deux dernières sections. Les ouvriers rendus superflus par la machine y apparaissent pour la première fois, et l'on retrouvera cette population disponible sous le nom d'armée industrielle de réserve au chapitre XXV ; la législation de fabrique, dont la neuvième partie retrace la généralisation, prolonge directement le chapitre X.

Comment il est construit, et comment le lire sans le lire en entier

Dix parties, très inégales, et leur mesure rend service à qui veut s'y retrouver. Quatre d'entre elles font à elles seules les deux tiers du chapitre : la réaction de l'industrie mécanique sur le travailleur, la révolution qu'elle opère dans les vieux métiers, la législation de fabrique, et — pour la partie strictement théorique — le développement des machines.

La première partie définit la machine et distingue ses trois organes : le moteur, la transmission, et l'outil proprement dit. Marx écarte la définition courante, qui fait de la machine un outil plus compliqué, et désigne l'organe décisif, la machine-outil, qui inaugure au dix-huitième siècle la révolution industrielle et qui sert encore de point de départ toutes les fois qu'il s'agit de transformer le métier ou la manufacture en exploitation mécanique. Le moteur à vapeur est venu après, parce qu'il fallait d'abord des mécanismes capables de saisir l'outil.

La deuxième partie, très courte, règle une question de comptabilité qui n'a rien d'accessoire : la machine ne transmet au produit que sa propre valeur, par fractions, et elle n'en crée aucune. Les parties III à VIII décrivent les effets — travail des femmes et des enfants, allongement puis intensification de la journée, la fabrique, les révoltes contre la machine, la théorie de la compensation, les crises, la ruine des anciens métiers. La partie IX est le récit de la législation, la partie X un appendice sur l'agriculture.

Qui dispose de peu de temps lira donc la première partie, la deuxième, la quatrième — qui tient en quelques pages et contient le portrait de la fabrique — puis la sixième, où se trouve la discussion théorique la plus serrée.

La contradiction propre à l'emploi capitaliste des machines

Le raisonnement central du chapitre est le suivant, et il vaut d'être suivi dans sa lettre. La machine est employée pour accroître la plus-value ; or la plus-value a deux facteurs, son taux et le nombre des ouvriers qu'on emploie. La machine élève le premier et réduit le second : l'emploi des machines dans le but d'accroître la plus-value recèle donc une contradiction, puisque des deux facteurs il n'augmente l'un, le taux de la plus-value, qu'en diminuant l'autre, le nombre des ouvriers.

De cette contradiction sort le fait le plus paradoxal du siècle industriel, et le chapitre s'y arrête longuement. La machine, qui pourrait abréger le travail, devient le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle : il faut faire travailler plus longtemps le petit nombre d'ouvriers qui restent, pour compenser leur petit nombre, et il faut aussi que la machine soit utilisée avant d'être démodée. La plus-value absolue revient ainsi par la porte que la plus-value relative avait ouverte, et l'on comprend pourquoi la lutte pour la journée normale s'est jouée dans les fabriques mécanisées.

Le même mécanisme produit les ouvriers en trop. Cette partie de la classe ouvrière que la machine convertit ainsi en population superflue n'est pas un accident de la transition : elle est un produit régulier du procédé, et Marx consacre la sixième partie à réfuter la théorie qui voulait que le capital libéré par la machine réemploie nécessairement ceux qu'elle a déplacés.

La fabrique, et le renversement du rapport à l'outil

La quatrième partie est brève et décisive. Dans le métier et la manufacture, l'ouvrier se servait de son outil ; dans la fabrique, il sert un mécanisme dont le mouvement ne part plus de lui. Ce renversement du rapport entre l'homme et l'instrument est ce que la tradition nommera plus tard la subsomption réelle du travail au capital : le capital ne se contente plus de commander un travail qu'il a trouvé tout fait, il en refaçonne la matière même.

C'est ici que la distinction annoncée plus haut devient indispensable. Rien de ce que Marx décrit — la monotonie, la dépendance, la subordination du geste à la cadence d'un mécanisme — ne tient à la nature de la machine ; tout tient à ce qu'elle est la propriété d'un capital qui l'emploie pour tirer de la force de travail le maximum. La page de notion consacrée à l'appendice de la machine examine cette distinction pour elle-même, et l'on n'y insistera jamais trop, car les deux contresens symétriques sont également répandus : faire de Marx un adversaire de la technique, ou justifier l'organisation de l'usine par une nécessité technique.

Ce qu'il faut en garder

La neuvième partie, l'une des trois plus longues, suit la législation de fabrique dans son extension à de nouvelles branches, et elle est bien plus qu'un supplément au chapitre X. Marx y montre que la loi et la machine agissent dans le même sens : en interdisant certaines pratiques, la législation rend impossible l'exploitation à l'ancienne et force la modernisation des ateliers retardataires. Le capital en sort transformé par ce qu'on lui a imposé.

La dernière partie, presque un appendice par sa taille, porte l'une des phrases les plus citées du livre, et elle est aujourd'hui la plus actuelle. La grande industrie s'étend à l'agriculture ; elle y augmente les rendements, et Marx observe que chaque progrès de l'agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l'art d'exploiter le travailleur, mais encore dans l'art de dépouiller le sol. Le chapitre se ferme sur une formule qui tient en une ligne et qui vaut programme :

La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XV — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

On aurait tort d'y voir une prophétie écologique avant la lettre, et tort aussi de n'y voir qu'une image. C'est la conclusion rigoureuse du chapitre : une production qui n'a pour but que la valorisation traite comme des coûts à comprimer les deux choses qu'elle ne produit pas — la fertilité du sol et la vie de ceux qui travaillent.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.