Travailleur collectifGesamtarbeiter
Autour des fours, chaque homme tient une seule opération : prendre le verre, souffler, frapper, couler. La glace qui sort de là n'est l'ouvrage d'aucun d'eux. « The several Methods of blowing and casting Plate Glass, with the Men at Work », gravure, 1747 (peut-être de C. Grignion). Wellcome Collection, licence CC BY 4.0.
En bref
Le travailleur collectif désigne, chez Marx, le producteur qui apparaît quand un travail est réparti entre de nombreux ouvriers : la combinaison de ces ouvriers, dont chacun n'accomplit qu'une opération. Marx l'analyse aux chapitres XIII et XIV du premier livre du Capital (1867), consacrés à la coopération et à la manufacture. Cette combinaison est plus productive que ses membres pris un à un, mais elle réduit chacun à une fonction, et sa force revient au capital qui l'a assemblée.
Ce qu'il faut retenir
- Dans la manufacture, aucun ouvrier ne fait le produit entier. Le producteur est la combinaison de tous, que Marx nomme le travailleur collectif.
- Ses parties sont des fonctions portées par des hommes. Chaque ouvrier devient d'autant plus efficace qu'il est réduit à un seul geste.
- Ses proportions sont fixées par la technique : il faut tant d'hommes à chaque opération, et l'absence d'un seul peut arrêter tout le groupe.
- La force de la combinaison a pour condition l'appauvrissement de chacun de ses membres. Elle revient au capital, qui l'a assemblée sans la payer.
- Le concept élargit la notion de travail productif à tous les organes du travailleur collectif. Dans la fabrique mécanique, il cède la place de sujet à la machine.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.
Qui a fait l'épingle ?
Personne en particulier. Dans la manufacture, le produit passe par tant de mains qu'aucun ouvrier ne peut s'en dire l'auteur ; le producteur est la combinaison des ouvriers elle-même, et Marx l'appelle le travailleur collectif.
Prenons la manufacture d'épingles, à laquelle Marx revient plusieurs fois dans ce chapitre. Un ouvrier coupe le fil de laiton, un autre aiguise la pointe, un troisième façonne la tête, un quatrième l'attache. Chacun passe sa journée sur une seule de ces opérations, et aucun n'a jamais fait une épingle de bout en bout. Pourtant des épingles sortent de l'atelier par milliers. Si l'on veut dire qui les produit, il faut nommer quelqu'un qui n'est aucun des hommes présents dans la salle.
Marx lui donne un nom, puis une image. L'image vient de la mythologie grecque, où Briarée est un géant aux cent bras ; Marx lui en prête mille :
Le travailleur collectif, Briarée, dont les mille mains sont armées d’outils divers, exécute en même temps la coupe des fils de laiton, la façon des têtes d’épingles, l’aiguisement de leurs pointes, leur attache, etc.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres XIII à XV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Le géant fait en même temps ce que l'artisan faisait l'une après l'autre. Chez l'épinglier d'autrefois, les opérations se suivaient dans le temps ; dans la manufacture, chaque épingle les traverse encore une à une, mais l'atelier les accomplit toutes à la fois, à des postes différents. Marx le résume ainsi : les diverses opérations connexes, successives dans le temps, deviennent simultanées dans l’espace
.
Le second exemple du chapitre est la montre. Marx rappelle que William Petty l'avait déjà choisie pour décrire la division du travail, et il en fait l'histoire en une phrase : primitivement œuvre individuelle d’un artisan de Nuremberg, la montre est devenue le produit social d’un nombre immense de travailleurs
. Suit une liste de plus de trente métiers : faiseurs de ressorts, de cadrans, de pignons, de vis, polisseurs de roues, peintres de chiffres, graveurs. La montre qu'on achète est faite de leurs pièces, et elle ne porte la marque d'aucun d'eux.
Le mot allemand est Gesamtarbeiter, mot à mot le travailleur d'ensemble. Le travailleur collectif apparaît déjà au chapitre XIII, consacré à la coopération, mais c'est au chapitre XIV qu'il prend tout son sens, quand la manufacture devient un organisme de production dont les membres sont des hommes
.
Qu'est-ce qui distingue le travailleur collectif d'une somme d'ouvriers ?
Ses parties sont des fonctions plutôt que des personnes. Chaque homme y porte un seul geste, et ces gestes ne forment un travail que dans l'ensemble.
La coopération simple donne déjà au groupe des facultés qu'aucun de ses membres ne possède. Marx prend l'exemple de douze maçons qui font la chaîne pour monter des pierres en haut d'un échafaudage. Chacun fait le même geste, et pourtant les vingt‑quatre mains du travailleur collectif la font passer plus vite que ne le feraient les deux mains de chaque ouvrier isolé
montant et descendant l'échelle. Quand ils travaillent aux différents côtés d'un même bâtiment, le groupe gagne une sorte d'ubiquité : le travailleur collectif a des yeux et des mains par‑devant et par derrière et se trouve jusqu’à un certain point présent partout
.
La manufacture va plus loin. Les douze maçons restaient des maçons complets, qui auraient pu bâtir seuls. Dans l'atelier d'épingles, le métier lui-même est décomposé, et chaque homme est attaché à un fragment. Marx le dit au mot près : le mécanisme vivant de la manufacture, le travailleur collectif, n’est composé que de pareils travailleurs parcellaires
. Le mot qui compte est « parcellaire » : l'ouvrier n'est plus qu'une parcelle du producteur.
Vient alors la phrase la plus dure du chapitre, qu'il ne faut pas adoucir :
En tant que membre du travailleur collectif, le travailleur parcellaire devient même d’autant plus parfait qu’il est plus borné et plus incomplet.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres XIII à XV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Elle n'a rien d'un paradoxe de style. Un homme qui ne fait qu'une chose la fait plus vite, plus sûrement, avec moins de perte. L'habitude le change en organe infaillible et spontané de cette fonction
, tandis que l’ensemble du mécanisme le contraint d’agir avec la régularité d’une pièce de machine
. Le mot « organe » se prend ici à la lettre : un organe n'a de fonction que dans un corps, et hors de ce corps il n'en a plus aucune. Marx évoque à ce propos l'apologue romain de Ménénius Agrippa, où la cité est comparée à un corps dont les citoyens sont les membres. La manufacture le rend vrai à sa manière : on y trouve réalisée la fable absurde de Menennius Agrippa, représentant un homme comme fragment de son propre corps
.
Pourquoi parler d'un corps plutôt que d'une équipe ?
Parce que ses proportions ne dépendent de la volonté de personne. La technique fixe combien d'hommes il faut à chaque fonction, et l'absence d'un seul arrête l'ensemble.
Une équipe se forme par l'accord de ceux qui la composent. Le travailleur collectif se compose selon des nombres. Chaque opération a son rythme : si un ouvrier en accomplit une deux fois plus vite que son voisin n'accomplit la suivante, il faut deux voisins pour un ouvrier. La manufacture, écrit Marx, ne multiplie pas seulement les organes du travailleur collectif : elle crée, de plus, un rapport mathématique fixe qui règle leur quantité
. Une fois trouvé le nombre proportionnel le plus convenable des différents groupes de travailleurs parcellaires
, on ne peut agrandir l'atelier qu'en multipliant chaque groupe par le même nombre. L'atelier a une formule, comme un corps chimique a la sienne.
Un exemple : le groupe du four
Marx décrit une verrerie anglaise qui fabrique des bouteilles. Devant chaque ouverture du four travaille un groupe de cinq hommes, qu'on appelle en anglais le hole, « le trou » : un finisseur, un souffleur, un cueilleur qui prend le verre en fusion, et deux ouvriers que Marx désigne par leurs noms anglais, putter-up et taker-in. Le travail passe de l'un à l'autre. Ces cinq ouvriers forment autant d’organes différents d’une force collective de travail
, qui ne fonctionne que si les cinq sont là.
Qu'un seul s'absente, et la bouteille ne peut plus être faite : le groupe ne ralentit pas, il s'arrête. Marx l'écrit sans détour : cet organisme se trouve paralysé dès qu’il lui manque un seul de ses membres
. Le four, lui, a quatre à six ouvertures, chacune avec son groupe, et ces groupes ne sont reliés que parce qu'ils partagent le même feu.
Un tel corps a besoin d'une tête qui ne soit aucun de ses bras. Marx l'avait dit dès la coopération simple, par une comparaison souvent citée : un musicien exécutant un solo se dirige lui-même, mais un orchestre a besoin d’un chef
. La direction répond à une nécessité réelle du travail en commun. La phrase suivante dit pourtant à qui elle échoit : cette fonction de direction, de surveillance et de médiation devient la fonction du capital
. La nécessité est technique ; celui qui l'exerce est désigné par la propriété.
Que coûte cette combinaison à ceux qui la composent ?
Ce que le corps gagne, ses membres le perdent. Marx l'écrit comme une condition : la richesse productive de l'ensemble suppose l'appauvrissement de chacun.
La phrase est construite comme une balance, et il faut la lire jusqu'au bout :
Dans la manufacture l’enrichissement du travailleur collectif, et par suite du capital, en forces productives sociales a pour condition l’appauvrissement du travailleur en forces productives individuelles.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres XIII à XV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Le mot « condition » porte l'argument. Il désigne ce sans quoi l'enrichissement n'aurait pas lieu : le corps devient habile parce que ses membres sont réduits à un geste. L'intelligence du travail, qui était dans la main et la tête de l'artisan, change alors de place : ce que les ouvriers parcellaires perdent, se concentre en face d’eux dans le capital.
Le plan de l'atelier, la connaissance de l'ensemble, le rythme des opérations appartiennent désormais à celui qui dirige.
Marx emploie alors un mot qu'il prend au sens propre, celui de mutilation. La division de l'atelier commence dans la coopération et se développe dans la manufacture qui mutile le travailleur au point de le réduire à une parcelle de lui-même
. Pour faire sentir le gâchis, il compare la manufacture aux éleveurs de la Plata qui abattent un taureau pour sa seule peau et son suif : on sacrifie un homme entier pour en tirer une dextérité.
La structure du corps se projette enfin sur les salaires. Les fonctions du travailleur collectif ne demandent pas le même apprentissage ; les forces de travail qui les remplissent n'ont donc pas la même valeur. La manufacture crée ainsi une hiérarchie des forces de travail à laquelle correspond une échelle graduée des salaires
. Avant d'être une affaire de négociation, l'écart entre les salaires reflète la place de chacun dans l'organisme.
Que devient le concept dans la suite du Capital ?
Il sert deux fois. Il élargit la notion de travail productif, puis il perd sa place de sujet au profit de la machine.
Au chapitre XVI, Marx tire la première conséquence. Tant que le producteur est un individu, est productif celui qui travaille la matière de ses mains. Quand le producteur est une combinaison, la définition change de sujet : pour être productif, il n’est plus nécessaire de mettre soi-même la main à l’œuvre
, car il suffit d’être un organe du travailleur collectif ou d’en remplir une fonction quelconque
. Le contremaître, le dessinateur, le commis qui ne touche jamais l'ouvrage participent à la production au même titre que le fileur, puisque le producteur réel les comprend tous. Marx ajoute aussitôt une seconde condition, propre au capitalisme : n'y est productif que le travail qui produit de la plus-value.
La seconde conséquence se lit au chapitre XV et renverse la première. Andrew Ure, que Marx appelle « le Pindare de la fabrique », donne de la fabrique deux définitions que Marx confronte. Dans la première, le travailleur collectif ou le corps de travail social apparaît comme le sujet dominant et l’automate mécanique comme son objet
. Dans la seconde, c’est l’automate même qui est le sujet et les travailleurs sont tout simplement adjoints comme organes conscients à ses organes inconscients
.
Le passage de l'une à l'autre résume l'histoire de la grande industrie. Dans la manufacture, le corps des ouvriers porte les outils et en règle le mouvement. Dans la fabrique, une machine porte les outils, et les hommes s'ajustent à elle. Le travailleur collectif devient ce que la page sur l'appendice de la machine décrit : un ensemble d'organes au service d'un mécanisme qui ne vient plus de lui.
Comment lire ce concept, et quels contresens éviter ?
Le travailleur collectif est une force productive réelle, mais elle appartient au capital qui l'a assemblée. Les contresens viennent presque tous de ce qu'on retient l'une de ces deux affirmations sans l'autre.
Le chapitre XIII dit d'où vient cette appartenance. Les ouvriers sont engagés un à un, par des contrats séparés, et ils n'entrent en rapport entre eux qu'une fois dans l'atelier : leur coopération ne commence que dans le procès de travail ; mais là ils ont déjà cessé de s’appartenir
. La conclusion suit : la force productive que des salariés déploient en fonctionnant comme travailleur collectif, est par conséquent force productive du capital
. Le capitaliste paie chaque force de travail séparément. La force qui naît de leur combinaison, il ne la paie pas : les forces sociales du travail se développent sans être payées
dès que le capital a réuni les ouvriers. Face à chacun d'eux, il représente l'unité de l'ensemble, et dès la coopération simple le capitaliste représente vis-à-vis du travailleur isolé l’unité et la volonté du travailleur collectif
.
Marx ne condamne pas pour autant la combinaison elle-même. Il demande de séparer deux choses que le capitalisme a soudées : il faut distinguer entre le surcroît de productivité dû au développement du procès de travail social et celui qui provient de son exploitation capitaliste
. Nous suivons la lecture qui garde ensemble les deux côtés du concept. La combinaison est une conquête ; la forme qu'elle prend dans la manufacture, des hommes réduits à une fonction et une tête qui appartient à un autre, est une mutilation. Le chapitre demande de penser les deux à la fois.
On lit souvent Le travailleur collectif serait déjà un collectif ouvrier, une préfiguration de la production associée que le capital aurait mise au monde sans le vouloir.
Ce que dit le texte Son unité lui vient du dehors. Ce sont des contrats séparés qui le forment et un commandement qui le tient ; sa force est celle du capital. Que la combinaison puisse un jour appartenir à ceux qui la composent est une autre question, que ce chapitre ne règle pas.
On lit souvent Marx condamnerait la grande échelle et la spécialisation en elles-mêmes, et rêverait d'un retour à l'artisan complet.
Ce que dit le texte Il tient la force collective pour un progrès réel de la productivité, et il distingue ce progrès de son exploitation capitaliste. Ce qu'il critique, c'est la forme que la manufacture impose à la combinaison.
On lit souvent Travailleur collectif, coopération et division du travail seraient trois noms d'une même chose.
Ce que dit le texte La coopération en est la condition, la division du travail son principe de composition ; le travailleur collectif est le producteur que les deux font naître. C'est pour désigner ce producteur que Marx a eu besoin d'un nom.
Vérifier sa compréhension
Que montre l'exemple du groupe de cinq ouvriers devant l'ouverture d'un four de verrerie ?
Qu'un groupe de manufacture fonctionne comme un organisme. Chacun des cinq a une fonction distincte, et le travail ne se fait que si les cinq sont là : il suffit qu'un seul manque pour que le groupe entier s'arrête.
Pourquoi le travailleur parcellaire est-il d'autant plus parfait qu'il est plus borné ?
Parce qu'à répéter une seule opération, il la fait plus vite et plus sûrement. Sa perfection se mesure à sa place dans l'ensemble ; hors de cet ensemble, son habileté ne lui sert presque plus à rien.
Pourquoi Marx dit-il que la force du travailleur collectif est une force productive du capital ?
Parce que les ouvriers sont engagés un à un, par des contrats séparés, et ne coopèrent qu'une fois entrés dans l'atelier, sous la direction du capitaliste. Le capital paie chaque force de travail, mais rien pour leur combinaison, qui lui revient.
L'établi du travailleur collectif, en six temps
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres XIII à XV, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, quatrième section : le chapitre XIII, « Coopération », où le travailleur collectif apparaît, et le chapitre XIV, « Division du travail et manufacture », où il devient un organisme dont les membres sont des hommes. Le chapitre XV montre la machine qui lui prend la place de sujet, et le chapitre XVI, dans la cinquième section, s'en sert pour élargir la notion de travail productif.
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