La notion

Travailleur collectifGesamtarbeiter

Dans la manufacture, le produit n'est plus l'ouvrage de personne : le producteur est une combinaison, dont les organes sont des hommes réduits chacun à une fonction. Marx en tire la proposition la plus dure du chapitre XIV, à savoir que ce corps est d'autant plus parfait que ses membres sont plus bornés, et que son enrichissement a pour condition leur appauvrissement.

Un produit dont personne n'est l'auteur

Le chapitre XIV s'ouvre sur une difficulté que la coopération simple ne posait pas encore, ou du moins pas avec cette netteté. Dans un atelier de manufacture, l'épingle qui sort à la fin de la journée n'a été faite par personne. Le premier ouvrier a tiré le fil de laiton, le deuxième l'a coupé, le troisième en a aiguisé la pointe, le quatrième a formé la tête, le cinquième l'a fixée, et aucun d'eux n'a jamais fait d'épingle. Il faut donc, si l'on veut continuer de parler de production, nommer le producteur, et ce producteur n'est aucun des hommes qui sont dans la salle.

Marx le nomme, et le nom n'est pas une image commode : c'est un concept, qui a ses propriétés, ses lois de composition et son histoire. Le producteur est le Gesamtarbeiter, le travailleur collectif, dont Roy traduit ailleurs le caractère par une formule mythologique que Marx emprunte au géant aux cent bras : Le travailleur collectif, Briarée, dont les mille mains sont armées d'outils divers, et qui exécute en même temps toutes les opérations que l'artisan exécutait l'une après l'autre.

Il faut mesurer ce que ce déplacement engage. Toute l'économie politique classique raisonnait sur un producteur individuel dont on additionnait ensuite les produits ; Marx soutient qu'à partir d'un certain point du développement, le sujet réel de la production n'est plus l'individu mais une combinaison, laquelle possède des facultés que ses membres n'ont pas et n'ont jamais eues. C'est pourquoi ce concept se place ici, au seuil de la manufacture, et non dans les chapitres sur la valeur : il fallait d'abord que la coopération ait été établie pour que l'on puisse montrer que sa forme développée produit un producteur nouveau.

La distinction qui fait le concept : le membre et l'organe

Le travailleur collectif n'est pas la somme des ouvriers, et le dire ainsi ne suffit pas encore : il faut dire par quoi il en diffère. Il en diffère en ceci que ses parties ne sont pas des personnes complètes qu'on aurait rapprochées, mais des fonctions, et que chacune de ces fonctions est portée par un homme qui s'y est réduit. le mécanisme vivant de la manufacture, le travailleur collectif, n'est composé que de pareils travailleurs parcellaires : la formule est exacte au mot près, et c'est le mot parcellaire qui fait le concept.

Là où la coopération simple laissait chacun faire tout le travail à côté des autres, la manufacture décompose le métier et attache chaque homme à un fragment. Le gain est immédiat, et Marx en donne deux ressorts distincts. Le premier est un gain de temps sur l'objet : dans la chaîne des douze maçons qui se passent les pierres, les vingt‑quatre mains du travailleur collectif la font passer plus vite que ne le feraient les deux mains de chaque ouvrier isolé montant et descendant l'échafaudage. Le second est un gain d'ubiquité : le travailleur collectif a des yeux et des mains par‑devant et par derrière et se trouve jusqu'à un certain point présent partout, si bien que des parties du produit séparées dans l'espace mûrissent dans le même temps.

Vient alors la proposition la plus dure du chapitre, et celle qu'il ne faut surtout pas adoucir. La perfection de l'ensemble se paie de la diminution de chacun : En tant que membre du travailleur collectif, le travailleur parcellaire devient même d'autant plus parfait qu'il est plus borné et plus incomplet. Ce n'est pas un paradoxe rhétorique. Un homme qui ne fait qu'une chose la fait plus vite, plus sûrement, avec moins de déchet ; il devient, écrit Marx, organe infaillible et spontané de cette fonction, tandis que l'ensemble du mécanisme le contraint d'agir avec la régularité d'une pièce de machine. Le mot organe est ici littéral : un organe est ce qui n'a de fonction que dans un corps, et qui hors de ce corps n'a plus de fonction du tout.

Le mécanisme : pourquoi c'est un corps et non une équipe

On pourrait croire qu'il s'agit d'une manière de parler, et que le travailleur collectif est une équipe dont on célèbre l'entente. Marx ferme cette lecture par un argument qui est proprement technique, et qui est le plus beau du chapitre. Une équipe se compose des volontés qui s'y accordent ; un corps se compose selon des proportions qu'aucune volonté ne choisit. Or la manufacture, écrit-il, ne se contente pas de multiplier les organes qualitativement différents du travailleur collectif : elle crée, de plus, un rapport mathématique fixe qui règle leur quantité, c'est-à-dire le nombre relatif d'ouvriers affectés à chaque fonction.

Il faut se représenter la chose très concrètement, parce que c'est là que le concept cesse d'être une figure. Si un fondeur fournit quatre mille pièces à l'heure, qu'un briseur en détache autant et qu'un frotteur en polit huit mille, alors le groupe se compose nécessairement de deux fondeurs, deux briseurs et un frotteur, et de rien d'autre. Le nombre proportionnel le plus convenable des différents groupes de travailleurs parcellaires une fois établi, on ne peut plus étendre l'atelier qu'en multipliant chaque groupe par un même nombre entier. L'atelier a une formule, comme un composé chimique a la sienne.

De là suivent deux conséquences que le reste du chapitre développe. La première est qu'un membre manquant arrête tout : l'interruption d'une fonction ne ralentit pas le rendement, elle le supprime, puisque l'objet n'a plus de phase suivante à parcourir. La seconde est qu'un tel corps exige une tête qui ne soit pas l'un de ses bras. Marx la formule par une comparaison que l'on cite souvent sans la lire jusqu'au bout : Un musicien exécutant un solo se dirige lui-même, mais un orchestre a besoin d'un chef. La direction est ici une nécessité réelle de la coopération, et c'est précisément parce qu'elle est réelle qu'elle peut servir à justifier une direction d'une tout autre nature.

Ce que la combinaison coûte à ceux qui la composent

Nous touchons ici à ce qui distingue ce chapitre d'un éloge de l'organisation industrielle, et il faut y insister parce que la formule est symétrique et que sa symétrie est le sens même du concept. Dans la manufacture l'enrichissement du travailleur collectif, et par suite du capital, en forces productives sociales a pour condition l'appauvrissement du travailleur en forces productives individuelles. Ce que le corps gagne, il ne le gagne pas en plus de ses organes : il le gagne à leurs dépens, et la proposition dit condition, non pas conséquence regrettable.

Marx en tire ce qu'il appelle une pathologie industrielle. La manufacture développe la virtuosité de l'ouvrier de détail en sacrifiant tout un monde de dispositions productives ; elle le mutile, et il emploie ce mot sans métaphore, la manufacture qui mutile le travailleur au point de le réduire à une parcelle de lui-même. La comparaison qui suit est brutale et volontairement dérangeante : on immole un taureau pour sa peau et son suif.

Une seconde conséquence, plus discrète, éclaire toute la question des salaires. Puisque les fonctions du travailleur collectif sont inégalement simples et inégalement longues à apprendre, les forces de travail qui les portent ont des valeurs différentes ; il en résulte que La manufacture crée ainsi une hiérarchie des forces de travail à laquelle correspond une échelle graduée des salaires. L'échelle des salaires n'est donc pas d'abord un fait de négociation : elle est la projection, sur les hommes, de la structure d'un corps productif. C'est un point que les études contemporaines sur la segmentation du marché du travail retrouvent par d'autres chemins, et il vaut la peine de noter qu'il est ici déduit et non constaté.

Ce que le concept ouvre : le travail productif, puis la machine

Deux développements majeurs du Livre I sortent de ce concept, et ils vont dans des directions opposées, ce qui est le signe d'un concept fécond.

Le premier élargit la notion de travail productif. Tant que le producteur est un individu, est productif celui qui met la main à l'ouvrage. Dès que le producteur est une combinaison, la détermination change de sujet : il suffit d'être un organe du travailleur collectif ou d'en remplir une fonction quelconque. Le contremaître, le dessinateur, l'employé qui ne touche jamais la matière deviennent alors des travailleurs productifs au même titre que le fileur, non par générosité de la définition mais parce que le producteur réel les comprend. Marx ajoute aussitôt la restriction qui compte dans le système capitaliste : n'y est productif que le travail qui produit de la plus-value, ce qui est une seconde détermination, sociale celle-là, et non plus matérielle.

Le second développement conduit au chapitre XV et le renverse. Marx y oppose deux définitions de la fabrique, empruntées au même auteur, et montre qu'elles disent le contraire l'une de l'autre. Dans la première, le travailleur collectif ou le corps de travail social apparaît comme le sujet dominant et l'automate mécanique comme son objet. Dans la seconde, c'est l'automate même qui est le sujet et les travailleurs sont tout simplement adjoints comme organes conscients à ses organes inconscients. Le passage de l'une à l'autre est toute l'histoire de la grande industrie : le corps qui portait les outils devient un appendice de la machine qui les porte, et c'est ce déplacement du sujet, plus encore que l'accélération des cadences, qui fait la différence entre la manufacture et la fabrique.

Lectures et contresens

Le contresens le plus répandu consiste à lire le travailleur collectif comme une figure déjà socialiste, une préfiguration de la production associée que le capital aurait involontairement mise au monde. Le texte interdit cette lecture, et il l'interdit par sa phrase la plus économique : La force productive que des salariés déploient en fonctionnant comme travailleur collectif, est par conséquent force productive du capital. L'unité de ce corps ne lui appartient pas. Elle lui est extérieure, puisque ce sont des contrats séparés qui l'ont formé et un commandement qui la maintient ; dès la coopération simple, le capitaliste représente vis-à-vis du travailleur isolé l'unité et la volonté du travailleur collectif.

Il serait toutefois inexact d'en conclure que Marx ne voit là qu'une perte. La thèse est plus tendue, et nous nous rangeons à la lecture qui la maintient tendue plutôt qu'à celles qui la simplifient dans un sens ou dans l'autre. La combinaison est réellement une force productive nouvelle, et elle survivrait à la disparition du rapport qui l'a fait naître ; ce qui n'y survivrait pas, c'est la forme que ce rapport lui impose, à savoir que ses organes soient des hommes réduits à une fonction et que sa tête soit la propriété d'un autre. Toute la difficulté du chapitre tient à ce qu'il faut penser ensemble une conquête et une mutilation, sans dissoudre l'une dans l'autre.

Un dernier point de vocabulaire, qui prête souvent à confusion. Le travailleur collectif n'est pas la coopération, qui en est la condition, ni la division du travail, qui en est le principe de composition : il est le sujet que ces deux-là produisent, et c'est pour cela qu'il a fallu lui donner un nom. On lira utilement à sa suite la page sur l'appendice de la machine, où ce sujet perd sa place, et celle sur la plus-value relative, qui dit à quoi toute cette organisation sert.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XIV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, quatrième section, chapitre XIV, « De la division du travail et de la manufacture ». Le concept est repris au chapitre XV, où l'automate lui dispute la place de sujet, et à la cinquième section, où il élargit la détermination du travail productif.