Le Capital, Livre I · Section V
Chapitre XVIPlus-value absolue et plus-value relative
Chapitre 14 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 16 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
Le chapitre-bilan des deux méthodes, et celui qui donne du travail productif la définition la plus dérangeante du livre : est productif, sous ce régime, non pas ce qui est utile, mais ce qui rapporte de la plus-value à quelqu'un.
Un bilan, et trois questions qu'on n'attendait pas
Le chapitre XVI ouvre une section entière intitulée « Recherches ultérieures sur la production de la plus-value », et ce titre modeste cache trois chapitres de nature très différente : celui-ci est un bilan théorique, le suivant est un exercice de variation, le dernier une discussion de formules. On les saute souvent ; c'est dommage, car le premier des trois contient quelques-unes des propositions les plus discutées de l'œuvre.
Sa tâche apparente est d'articuler les deux méthodes que les sections précédentes ont exposées séparément — allonger la journée, ou raccourcir le travail nécessaire. Marx montre qu'elles ne sont pas deux procédés concurrents dont on choisirait l'un ou l'autre, mais deux faces d'un même mouvement : toute plus-value relative suppose une journée déjà prolongée au-delà du travail nécessaire, et toute prolongation nouvelle se heurte à des limites que seule la productivité permet de contourner.
Ce qu'est un travailleur productif — et pourquoi la réponse choque
Le chapitre commence par reprendre la notion de travail productif, telle que le chapitre VII l'avait posée dans son acception la plus générale : est productif le travail qui produit un objet utile. Cette définition doit d'abord s'élargir, parce que le produit n'est plus l'œuvre d'un homme mais celle d'un travailleur collectif : pour être productif, on n'est plus tenu de mettre soi-même la main à l'ouvrage, il suffit d'être un organe de ce corps et d'y remplir une fonction. La définition première reste vraie du travailleur collectif pris comme une seule personne, mais elle ne s'applique plus à chacun de ses membres pris à part
.
Puis vient le retournement. Sous le régime capitaliste, le but de la production n'est pas le produit : n'est censé productif que le travailleur qui rend une plus-value au capitaliste ou dont le travail féconde le capital
. L'exemple que Marx choisit rend la définition immédiatement sensible, et il n'a rien perdu de son mordant : un maître d'école, par exemple, est un travailleur productif, non parce qu'il forme l'esprit de ses élèves, mais parce qu'il rapporte des pièces de cent sous à son patron
.
Il faut lire cette phrase comme ce qu'elle est : non pas un jugement sur la valeur du métier d'enseigner, mais la description d'un critère qui n'est pas le nôtre et qui règne pourtant. Être productif en ce sens n'est donc pas un titre de gloire : c'est la marque du rapport dans lequel on travaille, et le même travail cesse de l'être dès qu'il ne féconde plus aucun capital.
Y a-t-il une base naturelle de la plus-value ?
La deuxième question du chapitre est plus inattendue, et elle touche à une objection que l'on fait encore. Puisque le surtravail suppose que l'ouvrier puisse produire sa subsistance en moins de temps qu'il n'a de forces, la plus-value ne repose-t-elle pas, en dernière analyse, sur la générosité de la nature ? Marx accorde la prémisse : sans un certain degré de productivité du travail, point de temps disponible
, et sans temps disponible point de surtravail.
Mais il refuse la conséquence, pour une raison décisive : cette productivité n'est pas un don, elle est un résultat. La productivité du travail, qui lui sert de point de départ, est l'œuvre d'un développement historique dont les périodes se comptent non par siècles, mais par milliers de siècles
. Les conditions naturelles fixent une marge ; ce qui se fait dans cette marge relève de l'histoire, et c'est pourquoi le même sol porte selon les époques des rapports sociaux entièrement différents.
Marx pousse même le raisonnement à l'envers de l'intuition, et l'observation vaut d'être retenue : ce n'est pas sous les climats les plus prodigues que la production capitaliste s'est développée. Une nature trop prodigue
dispense l'homme de la nécessité, et c'est d'une nature avare, qui oblige à maîtriser l'eau, le sol et les saisons, que sortent les sociétés où le travail devient contrainte.
La polémique finale, et ce qu'elle enseigne
Le dernier tiers du chapitre est une réfutation de John Stuart Mill, et elle peut paraître un règlement de comptes local. Elle porte pourtant sur le point qui commande tout : Mill soutenait qu'un ouvrier qui possède ses moyens de production est son propre capitaliste et son propre salarié, ce qui revient à faire du rapport de capital une propriété de toute production un peu organisée.
La réponse de Marx tient en une phrase qui vaut pour toutes les naturalisations du même genre : après avoir prouvé que la production capitaliste, même si elle n'existait pas, existerait toujours
, l'économiste s'emploie à montrer qu'elle n'existe pas même quand elle existe. L'ironie porte contre une manière de raisonner que l'on rencontre encore : dissoudre le rapport social dans des catégories techniques (avancer, épargner, investir) qui existent partout, et conclure que ce rapport est de tous les temps.
Ce qu'il faut en garder
Trois acquis, et ils sont d'inégale portée.
Le premier est l'articulation des deux méthodes. La plus-value absolue est le fondement : sans journée excédant le travail nécessaire, il n'y a rien à répartir. La plus-value relative est ce qui prend le relais dès que la journée trouve ses bornes, et elle oblige le capital à bouleverser continuellement la production. C'est ce que la frise du dossier de l'atelier appelle le passage de relais, et c'est ici qu'il est théorisé.
Le deuxième est la définition du travail productif, qui est sans doute la proposition de Marx la plus utile pour lire notre époque : elle explique pourquoi des activités indispensables peuvent être traitées comme des charges, et pourquoi des activités indifférentes au bien commun peuvent être florissantes. Le critère n'est pas l'utilité, il est le rapport au capital.
Le troisième est de méthode. Ce chapitre montre comment Marx traite une objection naturaliste : il ne la rejette pas, il en accepte le contenu vrai — la nature fournit bien une condition — et il montre que cette condition ne détermine rien par elle-même. On retrouvera exactement cette manière de faire au chapitre XXV, contre la loi de population de Malthus.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XVI — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.