Le Capital, Livre I · Section V

Chapitre XVIIVariations dans les grandeurs proportionnelles du prix de la force de travail et de la plus-value

Chapitre 15 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 17 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.

Trois facteurs, trois lois, et une leçon de méthode : Ricardo avait bien établi ces lois, mais il avait pris pour la règle générale les conditions particulières où elles valent. Le chapitre montre ce que coûte cette confusion, et il se clôt sur l'une des plus belles phrases du livre.

Le chapitre le plus sec, et ce qu'il permet

Le chapitre XVII a la réputation d'un exercice d'école, et sa forme l'explique : on y fait varier trois grandeurs en tenant les autres constantes, comme dans un laboratoire. Le lecteur qui a traversé le chapitre X et le chapitre XV, pleins de rapports d'inspecteurs et d'histoire des machines, se trouve tout à coup devant des combinaisons algébriques, et il est tenté de passer.

Ce serait perdre l'usage de ce qui précède. Tout le livre a montré que la plus-value dépend de trois facteurs — la durée du travail, son intensité, sa productivité ; ce chapitre établit ce qui arrive quand ils bougent, séparément ou ensemble. Sans lui, on tient des mécanismes sans savoir lequel l'emporte lorsque deux d'entre eux jouent en sens contraire — et c'est exactement la situation ordinaire.

Comment il est construit

Quatre parties, et leur inégalité est parlante. La première — durée et intensité constantes, productivité variable — occupe à elle seule près de la moitié du chapitre, parce que c'est le cas moderne par excellence, celui de la plus-value relative. Les deux suivantes sont brèves : elles examinent les variations de la seule intensité, puis de la seule durée. La quatrième, un quart du chapitre, combine les trois facteurs et examine deux cas historiques.

Le résultat de la première partie mérite d'être retenu, car il ruine une intuition répandue. Lorsque la productivité s'élève, la valeur de la force de travail baisse et la plus-value augmente — mais le salaire réel, lui, peut parfaitement croître en même temps, puisque les marchandises sont moins chères. Le travailleur reçoit davantage de choses et une part plus petite de sa journée : les deux propositions sont vraies ensemble, et c'est ce qui rend le débat sur le niveau de vie si souvent confus.

Ricardo, et l'erreur qui consiste à généraliser un cas

Le chapitre contient une page de méthode qui vaut à elle seule le détour, et elle prend Ricardo pour objet. Marx lui rend d'abord justice sans réserve : les trois lois que nous venons de développer ont été rigoureusement formulées, pour la première fois, par Ricardo. Puis il indique la faute, et elle n'est pas une erreur de calcul : l'économiste commet l'erreur de faire des conditions particulières dans lesquelles elles sont vraies, les conditions générales et exclusives de la production capitaliste.

Ricardo supposait en effet la journée de travail invariable, et l'intensité constante ; dans ces conditions, ses lois sont exactes. Mais ce sont précisément les deux grandeurs pour lesquelles le livre a montré qu'elles font l'objet d'une lutte permanente. Une théorie qui les fixe d'avance ne se trompe pas dans ses déductions : elle se trompe en prenant pour la nature des choses ce qui n'est qu'un état momentané d'un rapport de forces.

Marx relève une conséquence de ce genre d'oubli, et elle est instructive : une hausse des salaires nominaux accompagnée d'une baisse du salaire réel avait conduit West et Ricardo à des conclusions sur le taux de la plus-value que cette donnée tout imaginaire leur servait de point de départ pour des recherches importantes. On peut donc bâtir une théorie considérable sur un fait mal établi ; l'avertissement n'a pas vieilli.

Une nuance qui décide de beaucoup de choses

La correction que Marx apporte aux lois de Ricardo est fine et lourde de suites. Le surtravail et le travail nécessaire ne peuvent varier qu'en sens inverse, puisqu'ils se partagent une journée donnée ; mais il ne s'ensuit pas qu'ils changent dans la même proportion. Une baisse de la valeur de la force de travail peut s'accompagner d'une hausse du taux de la plus-value bien plus que proportionnelle, ou bien moindre, selon le niveau d'où l'on part.

Cette remarque est ce qui rend le taux de la plus-value mesurable dans des cas concrets, au lieu de rester une proportion abstraite : c'est elle que met en œuvre l'instrument du laboratoire, où l'on peut faire varier chaque facteur et constater que les deux grandeurs ne se répondent pas terme à terme. On comprend du même coup pourquoi le chapitre XVIII, qui suit, s'attache aux formules : quand les rapports sont si sensibles à la manière dont on les écrit, la forme de l'expression n'est plus indifférente.

Ce qu'il faut en garder

Le chapitre s'achève sur deux pages qui n'ont plus rien de technique, et qui sont parmi les plus fortes du livre. Marx y observe que le système capitaliste impose l'économie la plus stricte dans chaque atelier pris à part, et qu'il produit en même temps, par sa concurrence sans plan, la dilapidation la plus effrénée du travail productif et des moyens de production sociaux. L'économie de détail et le gaspillage d'ensemble ne se contredisent pas : ils sont deux effets du même principe.

Vient ensuite la conclusion, qui fait passer la question du calcul à la société tout entière. Le temps que la production matérielle exige est d'autant plus court, et le temps disponible pour le libre développement des individus d'autant plus grand, que le travail est réparti plus également entre tous ; d'où cette conséquence, que le raccourcissement de la journée trouve sa dernière limite dans la généralisation du travail. Et la dernière phrase du chapitre, qui tient en une ligne :

La société capitaliste achète le loisir d'une seule classe par la transformation de la vie entière des masses en temps de travail.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XVII — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →

On mesure ici l'usage d'un chapitre d'apparence scolaire. Les variations qu'il a patiemment décomposées n'étaient pas un jeu de grandeurs : elles décrivent la répartition, entre des hommes, du temps dont une société dispose — et c'est le seul bien dont la quantité soit rigoureusement fixée.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XVII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.