Gravure de 1862 : dans une salle de Manchester, un homme verse la soupe d'une marmite à des femmes et des enfants massés derrière une barrière, sous le regard de messieurs en haut-de-forme.

Reproduction simpleeinfache Reproduktion

Manchester, 1862 : pendant la crise du coton, les ouvriers sans travail viennent chercher la soupe. Les fabricants veulent les garder sur place, prêts pour la reprise. The Illustrated London News, 22 novembre 1862, soupe populaire de la Société des Amis, Manchester. Wellcome Collection, CC BY 4.0.

En bref

La reproduction simple désigne, chez Marx, la production capitaliste répétée d'année en année sur la même échelle : le capitaliste dépense pour vivre toute la plus-value, c'est-à-dire tout le surplus que le travail de ses ouvriers lui rapporte sans qu'il le paie. Marx l'étudie au chapitre XXIII du Livre I du Capital (1867). Cette simple répétition suffit à deux résultats : au bout de quelques années, le capital avancé n'est plus que du travail non payé, et chaque tour oblige l'ouvrier à revenir vendre sa force de travail.

Ce qu'il faut retenir

  1. Marx regarde le même procès de production recommencé sans fin. Il suppose que le capitaliste dépense toute sa plus-value et n'agrandit rien, pour isoler l'effet de la seule répétition.
  2. Le salaire est payé après le travail, avec l'argent tiré de ce que l'ouvrier a produit auparavant. L'ouvrier produit donc d'avance la somme qui le paie.
  3. Quand le capitaliste a consommé autant de plus-value qu'il avait avancé, il ne reste rien de son avance en valeur : tout son capital est du travail d'autrui non payé.
  4. Le paysan corvéable voit son travail gratuit, qui occupe des jours séparés. Devenu salarié, il fait le même partage, mais ce qui le fait vivre prend l'aspect d'une avance du maître.
  5. Chaque tour remet face à face un capital et un ouvrier qui n'a que sa force de travail. La production reproduit ainsi le rapport entre capitaliste et salarié.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 11 minutes.

Que voit-on de plus quand on regarde la production se répéter ?

On voit changer la nature de ce qui se répète. Marx ne modifie aucune prémisse : il prend le même procès de production et le regarde recommencer, année après année, sur la même échelle.

Les six premières sections du Livre I étudient la production capitaliste comme un acte isolé. Un capitaliste achète des moyens de production et de la force de travail, fait produire, vend, et il lui reste une plus-value, c'est-à-dire un surplus de valeur qu'il n'a pas payé. Le chapitre XXIII ouvre la septième section en changeant de point de vue. Une société, rappelle Marx, ne s'arrête jamais de produire, pas plus qu'elle ne s'arrête de consommer : quelle que soit la forme sociale que le procès de production revête, il doit recommencer sans cesse. Toute production est donc aussi une reproduction.

Pour isoler l'effet de cette répétition, Marx se donne l'hypothèse la plus favorable au capitaliste. Celui-ci n'accumule rien. Il consomme chaque année toute sa plus-value, en dépenses personnelles, et la production repart l'année suivante exactement comme la précédente : mêmes machines, même nombre d'ouvriers, même avance. C'est ce qu'on appelle la reproduction simple. L'entreprise ne grandit pas, personne ne s'enrichit au-delà de son train de vie, et l'on ne peut pas soupçonner un agrandissement d'avoir produit le résultat.

Le résultat tombe pourtant. Le chapitre établit deux choses, qu'on suivra dans l'ordre. D'abord, la répétition change le sens de l'avance que fait le capitaliste : au bout d'un certain temps, il n'en reste rien qui vienne de lui. Ensuite, elle remet chaque fois en place le rapport entre le capitaliste et l'ouvrier, de sorte que ce rapport se reproduit lui-même.

Qui avance le salaire, le capitaliste ou l'ouvrier ?

La première fois, le capitaliste. Ensuite, c'est l'ouvrier qui a produit d'avance la somme avec laquelle on le paie.

Pris comme un acte isolé, le procès de production semble clair. Le capitaliste sort de l'argent de sa poche, paie des salaires, et l'ouvrier vit de cette avance en attendant que le produit soit vendu. Marx corrige cette image par une simple remarque de calendrier. Le salaire n'est jamais versé d'avance : il est payé à la fin de la semaine ou du mois, quand l'ouvrier a déjà travaillé. Pendant ce temps, ce qu'il a produit la période précédente se vend sur le marché. Marx en tire la conclusion : l’ouvrier a donc produit le fonds de son propre payement, la part du capital consacrée aux salaires, que Marx appelle capital variable, avant que cette somme lui revienne.

Un exemple

Un fileur travaille du lundi au samedi. Le samedi soir, on lui remet sa paie. D'où vient l'argent ? De la vente des fils qu'il a filés la semaine d'avant, ou le mois d'avant, et qui ont été écoulés pendant qu'il filait ceux de cette semaine. L'argent qu'il reçoit n'est donc pas une avance sur son travail à venir. Il est la forme monétaire d'une partie de ce qu'il a déjà fait.

Marx le dit en une phrase : c’est ainsi qu’une partie du travail qu’il a exécuté la semaine précédente ou le dernier semestre paye son travail d’aujourd’hui ou du semestre prochain. Le capitaliste n'avance réellement qu'au tout premier tour.

L'illusion tient à ce qu'on regarde un patron et ses ouvriers. Elle disparaît quand on regarde deux classes. La classe capitaliste remet alors à la classe ouvrière, sous forme d'argent, des bons à faire valoir sur une partie de son propre produit : elle lui donne des mandats sur une partie des produits que celle-ci a confectionnés et que celle-là s’est appropriés. Personne ne cache rien. Ce qui rend la chose méconnaissable est une forme, et Marx la nomme : ce qui déguise cette transaction, c’est la forme marchandise du produit et la forme argent de la marchandise.

Que reste-t-il de l'avance au bout de quelques années ?

Rien de sa valeur. Une fois que le capitaliste a consommé autant de plus-value qu'il avait avancé, tout le capital qu'il détient est fait de travail non payé.

Le premier résultat portait sur le capital variable. Le second porte sur le capital entier, et il se démontre par une division. Marx l'énonce comme une règle générale : en divisant le capital avancé par la plus-value annuellement consommée, on obtient le nombre d’années ou de périodes de production après l’écoulement desquelles le capital primitif a été consommé par le capitaliste, et a, par conséquent, disparu.

L'exemple de Marx

Un capitaliste avance 1 000 livres sterling. Chaque année, son entreprise lui rapporte 200 livres de plus-value, qu'il dépense entièrement pour vivre. Au bout de cinq ans, il a dépensé 5 fois 200, soit 1 000 livres : exactement ce qu'il avait mis au départ. Son entreprise, elle, vaut toujours 1 000 livres, puisque la reproduction est simple.

Il croit avoir mangé ses revenus et gardé son capital. Mais ce qu'il a mangé égale ce qu'il avait apporté, et ce qu'il possède encore a été entièrement fourni par la plus-value des cinq années. S'il n'avait dépensé que la moitié de la plus-value, ajoute Marx, le même résultat viendrait au bout de dix ans.

On objectera que le capitaliste a toujours en main les mêmes bâtiments et les mêmes machines. Marx répond que la question porte sur la valeur : il s’agit ici de la valeur du capital et non de ses éléments matériels. Il en donne une image tirée de la vie domestique. Quand un homme mange tout son bien en contractant des dettes, la valeur de son bien ne représente plus que la somme de ses dettes. Sa maison est toujours debout, mais elle appartient en valeur à ses créanciers. De même, le capital du chapitre XXIII est toujours là, mais de l’ancien capital qu’il a avancé de son propre fonds, il n’existe donc plus un seul atome de valeur.

La conclusion vaut quelle que soit l'origine de la fortune. Abstraction faite de toute accumulation proprement dite, la reproduction simple suffit donc pour transformer tôt ou tard tout capital avancé en capital accumulé ou en plus-value capitalisée. Marx accorde même à son adversaire le cas le plus honorable : le capital, fût-il même, à son entrée dans le procès de production, acquis par le travail personnel de l’entrepreneur, devient au bout d'un temps valeur acquise sans équivalent, matérialisation du travail d’autrui non payé. Une fortune gagnée honnêtement retarde donc l'échéance sans l'empêcher.

Pourquoi le paysan corvéable voit-il ce que le salarié ne voit pas ?

Parce que chez lui le travail pour soi et le travail pour le maître occupent des jours séparés. Le salariat les mêle dans chaque journée, et le fonds dont vit l'ouvrier prend l'aspect d'une avance du maître.

Pour montrer qu'il s'agit d'une affaire de forme, Marx construit un cas très simple. Un paysan corvéable travaille trois jours par semaine sur son propre champ, avec ses propres outils, et trois jours sur la terre du seigneur. Ce qui le fait vivre, il le produit lui-même et il le garde. Personne ne prétend le lui avancer. En revanche, son travail gratuit se voit comme tel : les trois jours de corvée sont comptés, et chacun sait pour qui ils sont faits.

Qu'on lui retire maintenant son champ, son bétail et ses semences. Il n'a plus que son travail à vendre, et il le vend à son ancien seigneur. Rien ne change dans l'emploi de son temps : il travaille toujours six jours, trois pour son entretien et trois pour le maître. Tout change dans la manière dont cela se présente. Marx l'écrit ainsi : à partir du moment où le servage s’est converti en salariat, le fonds d’entretien de l’ancien corvéable, que celui-ci ne cesse pas de reproduire lui-même, prend aussitôt la forme d’un capital dont le ci-devant seigneur fait l’avance en le payant.

Peinture : devant une maison de bois au toit délabré, des paysans tenant faux et faucilles attendent avec leurs enfants ; un homme en redingote se tient à la porte.
Le samedi, au domaine, on paie la semaine aux gens de la ferme, qui tiennent encore leurs faux et leurs faucilles. Le salaire arrive une fois le travail fait. Józef Chełmoński, Le samedi au domaine (Sobota na folwarku), 1869. Musée national de Varsovie, domaine public.

Le travail gratuit, qui se voyait parce qu'il occupait ses propres jours, cesse de se voir parce qu'il est fondu dans chaque journée payée. C'est le travail même de la forme-salaire, et l'on comprend pourquoi les deux chapitres se répondent. Marx en tire une remarque contre les économistes de son temps : l'économiste bourgeois est incapable de distinguer la forme du fond. Il prend pour une loi de la nature ce qui n'est qu'une forme récente, au point d'oublier que chez les cultivateurs d'Europe continentale et d'Amérique du Nord, le fonds d'entretien du travail ne prend presque jamais la forme d'une avance faite par un entrepreneur.

Que reproduit la production, en plus des marchandises ?

Elle reproduit ses propres conditions de départ : d'un côté le capital, de l'autre l'ouvrier qui n'a que sa force de travail. Le rapport entre eux se renouvelle de lui-même à chaque tour.

Au début du livre, il fallait que l'homme aux écus trouve sur le marché des hommes libres et dépourvus de tout, forcés de vendre leur force de travail. C'était une condition préalable. Le chapitre XXIII montre qu'elle devient un résultat. L'ouvrier sort du procès de production comme il y est entré : son produit appartient au capitaliste, son salaire passe en subsistances, et il lui faudra revenir se vendre la semaine suivante. La seule continuité ou répétition périodique du procès de production capitaliste en reproduit et perpétue donc la base, le travailleur dans la qualité de salarié.

Même ce que l'ouvrier mange entre dans ce cycle. Marx distingue sa consommation productive, quand il use les machines et les matières à l'atelier, de sa consommation individuelle, quand il dépense son salaire pour vivre. La seconde lui appartient, et il la fait pour lui-même. Mais elle refait ses forces pour le lendemain, si bien qu'elle compte dans la reproduction du capital de même que le nettoyage des machines. Le lien qui en résulte n'a pas besoin d'être visible : une chaîne retenait l’esclave romain ; ce sont des fils invisibles qui rivent le salarié à son propriétaire. Et ce propriétaire, précise Marx, est la classe capitaliste plutôt que tel patron.

L'exemple qu'il donne est récent quand il écrit. Pendant la crise du coton qui suit la guerre civile américaine, les ouvriers du Lancashire, sans travail, demandent qu'on les aide à émigrer. Un ancien président de la Chambre de commerce de Manchester, Edmond Potter, s'y oppose dans le Times du 29 mars 1863 : les fabricants ont besoin de retrouver ces ouvriers à la reprise. Marx constate que l'opinion lui a donné raison et qu'on a jugé que les ouvriers de fabrique font partie du mobilier des fabricants. La gravure placée en tête de cette page montre une soupe populaire de Manchester pendant cette crise.

Le chapitre se termine sur ce double résultat : le procès de production capitaliste reproduit donc de lui-même la séparation entre travailleur et conditions du travail. Ce que l'accumulation primitive a d'abord établi par la violence, la marche ordinaire de la production le rétablit chaque jour sans violence. Ce n’est plus le hasard qui les place en face l’un de l’autre sur le marché comme vendeur et acheteur. Considéré dans sa continuité, le procès ne produit donc pas seulement marchandise, ni seulement plus-value ; il produit et éternise le rapport social entre capitaliste et salarié.

Comment lire ce chapitre, et quels contresens éviter ?

La reproduction simple est une hypothèse de méthode, que Marx lève dès le chapitre suivant. Elle isole l'effet de la seule répétition. Trois lectures courantes la manquent.

Le chapitre XXIV commence par lever l'hypothèse. Si le capitaliste met de côté une partie de sa plus-value pour l'ajouter à son capital, la production ne recommence plus sur la même échelle mais sur une échelle plus grande : le cercle de la reproduction simple s’étend et se change, dit Marx en reprenant une expression de Sismondi, en spirale. C'est l'accumulation. Tout ce que la reproduction simple a montré vaut encore quand on accumule : elle en est le premier moment.

Il faut aussi savoir ce que le chapitre ne traite pas. Tout le raisonnement porte sur un capital pris à part. Pour suivre la reproduction du capital de toute une société, il faut distinguer deux grands secteurs, celui qui produit les moyens de production et celui qui produit les biens de consommation, et chercher à quelle condition chacun fournit à l'autre ce dont il a besoin pour recommencer. Marx appelle ces secteurs les départements I et II et en écrit les schémas au Livre II, que ce site ne sert pas. On les mentionne ici pour qu'on sache où les trouver.

On lit souvent Le chapitre serait un réquisitoire moral, qui convaincrait le capitaliste de vol au bout de quelques années.

Ce que dit le texte Aucune règle de l'échange n'est violée, chaque salaire est payé, chaque contrat tenu. Marx établit un changement de nature de la somme avancée, dans un vocabulaire de comptable. C'est justement parce qu'il n'y a pas de faute que le résultat intéresse.

On lit souvent Le raisonnement serait un artifice, puisque l'argent est interchangeable et qu'on ne peut pas dire de quelle poche vient chaque pièce.

Ce que dit le texte Marx ne suit pas des pièces, il compare des grandeurs de valeur, et il le précise lui-même : la question porte sur la valeur du capital et non sur ses éléments matériels. Le résultat ne dépend d'aucune traçabilité des sommes.

On lit souvent La reproduction simple décrirait une économie réelle, stagnante, où les capitalistes ne réinvestissent rien.

Ce que dit le texte Un capitaliste qui consomme toute sa plus-value n'existe guère, et Marx le sait. L'hypothèse sert à isoler une variable, comme on le fait dans une expérience : elle montre qu'il suffit de répéter la production, sans fraude et sans accumulation, pour transformer le capital et reproduire le salariat. On la complétera par la valeur qui se valorise, qui décrit ce mouvement pris comme un tout.

Vérifier sa compréhension

Un capitaliste avance 1 000 livres et dépense chaque année les 200 livres de plus-value qu'il en tire. Que reste-t-il de son avance au bout de cinq ans ?

Rien, en valeur. Il a dépensé cinq fois 200 livres, soit exactement ce qu'il avait apporté. Son entreprise vaut toujours 1 000 livres, mais cette valeur a été entièrement fournie par la plus-value des cinq années.

Pourquoi Marx dit-il que l'ouvrier produit le fonds de son propre paiement ?

Parce que le salaire est versé à la fin de la semaine ou du mois, quand le travail est fait. L'argent qui le paie vient de la vente de ce qu'il a produit la période précédente. Le capitaliste n'avance réellement qu'au premier tour.

Pourquoi le salarié n'a-t-il pas besoin d'être enchaîné pour revenir travailler ?

Parce qu'il sort du procès de production comme il y est entré, sans autre bien que sa force de travail. Son salaire passe en subsistances, et il doit revenir se vendre. Marx parle de fils invisibles, qui le lient à la classe capitaliste plutôt qu'à un patron.

L'avance mangée, en six temps

Un comptoir de bois vu de haut : un râtelier tenant cinq pièces sur chant, un sébile où d'autres pièces sont couchées, et une baguette de taille entaillée.
Cinq pièces sombres dans le sébile, cinq pièces claires au râtelier : la masse n'a pas varié, et il ne reste rien de l'avance. Ce qui a été consommé égale ce qui avait été avancé. D'après le texte : Livre I, chapitre XXIII →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XXIII, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, septième section, chapitre XXIII, « Reproduction simple ». C'est le chapitre d'ouverture de la section sur l'accumulation, et son hypothèse restrictive est levée dès le chapitre XXIV.