Le Capital, Livre I · Section III
Chapitre VIIProduction de valeurs d'usage et production de la plus-value
Chapitre 5 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 7 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
Le premier chapitre qui se passe dans l'atelier. Il décrit deux fois la même opération — comme travail, puis comme valorisation — et c'est de cette superposition, non d'une tricherie, que sort la plus-value.
Le livre change de plan
Le chapitre VII est le premier qui se passe dans l'atelier, et ce déplacement n'est pas un changement de décor : c'est la conséquence d'une impossibilité démontrée. Les chapitres IV et V avaient établi que l'échange, s'il est honnête, ne crée aucune valeur ; le chapitre VI avait trouvé la seule marchandise dont l'usage produise plus qu'elle ne coûte, et s'était arrêté au seuil de la production. Le chapitre VII franchit ce seuil et fait voir ce qui s'y passe.
Il le fait en deux temps, et l'ordre des deux temps porte tout le reste du livre. La première partie décrit la production comme n'importe quelle société la connaît ; la seconde décrit exactement le même acte comme production de valeur. Ce n'est pas une exposition en deux volets, c'est une superposition : un seul procès, considéré sous deux rapports. Toute la difficulté du chapitre — et la raison pour laquelle on le lit mal — tient à ce qu'il faut maintenir les deux regards sans les confondre.
Le procès de travail, décrit hors de toute société
La première partie décrit le travail par ses trois moments — l'activité, son objet et ses moyens — sans dire un mot du capitalisme, et cette abstention est délibérée. Marx veut établir ce qui reste vrai du travail dans toutes les formes sociales, précisément pour pouvoir montrer ensuite ce que le capital y ajoute. Le procédé se lit dans une remarque qui paraît anodine : pas plus que l'on ne devine au goût du froment qui l'a cultivé
, on ne saurait, d'après les données du travail utile, conjecturer les conditions sociales dans lesquelles il s'accomplit.
Deux remarques de cette partie servent plus loin qu'on ne le croit. La première est que les produits d'hier sont les conditions d'aujourd'hui : les produits ne sont donc pas seulement des résultats, mais encore des conditions du procès de travail
. Le chapitre VIII en tirera que la valeur des moyens de production ne fait que reparaître dans le produit, et le chapitre XXIII que la production est toujours en même temps reproduction. La seconde est une réserve de méthode : si le mode de production vient lui-même à se transformer profondément en raison de la subordination du travail au capital, cela n'arrive que plus tard
, et Marx s'interdit d'en tenir compte avant la quatrième section. C'est la distinction que l'on nommera plus tard subsomption réelle, annoncée ici en une phrase et tenue en réserve pendant deux cents pages.
Ce que le capitaliste a acheté, et ce qui lui revient
Entre les deux parties, Marx glisse le passage qui donne au chapitre sa portée juridique. Le capitaliste a acheté l'usage d'une force de travail ; il en résulte deux choses, que rien dans le contrat ne distingue : le travail s'accomplit sous son contrôle, et le produit lui appartient. Marx le dit sans indignation, et la comparaison qu'il emploie est domestique : le produit de l'opération lui appartient donc au même titre que le produit de la fermentation dans son cellier
.
La conséquence mérite d'être pesée, car c'est elle qui rend inutile toute hypothèse de vol. L'ouvrier ne se fait pas dérober son produit : il ne l'a jamais possédé. Ce qu'il a vendu, c'est une capacité pour une journée, et le produit naît du côté de l'acheteur. Le livre n'aura donc jamais besoin d'une tricherie pour expliquer la plus-value, et c'est la force de la démonstration.
On mesure du même coup pourquoi les deux parties du chapitre ne pouvaient pas être écrites dans l'autre ordre. Décrire d'abord la valorisation aurait fait passer la description du travail pour un commentaire, alors qu'elle est l'étalon : c'est parce qu'on sait ce que le travail est en général que l'on peut dire ce que le capital lui ajoute, et non l'inverse. Cet ordre est celui de tout le livre, et il vaut d'être remarqué ici, où il se voit à l'échelle d'un seul chapitre.
La même opération, comptée en valeur
La seconde partie reprend le filage du début et le compte. Marx fait d'abord l'expérience qui échoue : si l'on paie tout à sa valeur et que l'on arrête la journée au bout du temps nécessaire, le compte tombe juste et rien n'apparaît. Quel que soit le mérite de son abstinence, il ne trouve pas de fonds pour la payer puisque la valeur de la marchandise qui sort de la production est tout juste égale à la somme des valeurs qui y sont entrées
. L'échec est ici un moment de la preuve : il élimine toutes les explications par l'habileté, l'épargne ou la ruse.
Ce qui décide, c'est une propriété de la marchandise achetée, et non une manœuvre : mais ce qui décida l'affaire, c'était l'utilité spécifique de cette marchandise, d'être source de valeur et de plus de valeur qu'elle n'en possède elle-même
. Il suffit alors de prolonger la journée au-delà du temps nécessaire, et le procès de travail devient procès de valorisation. Une formule du chapitre fixe ce passage mieux qu'un commentaire : pendant le procès de la production, le travail passe sans cesse de la forme dynamique à la forme statique
— l'activité se fige en produit, et c'est sous cette forme figée qu'elle se compte.
Ce que le chapitre laisse à faire
Le chapitre VII établit donc l'origine de la plus-value et rien de plus. Trois questions restent ouvertes, et elles font les trois chapitres suivants. Quelle part du capital engendre cette valeur nouvelle et quelle part se contente de la transmettre ? C'est le chapitre VIII, qui nomme capital constant et capital variable. Comment mesurer ce qui a été pris ? C'est le chapitre IX et son taux de la plus-value. Et jusqu'où la journée peut-elle être prolongée, puisque tout repose sur cette prolongation ? C'est le chapitre X.
On mesure à cette énumération que le chapitre VII n'est pas une introduction mais un fondement : il ne prépare pas la démonstration, il en pose la pièce dont les autres se servent. C'est aussi pourquoi il faut le lire lentement, y compris dans sa première partie, qui paraît une digression anthropologique et qui est en réalité l'étalon dont Marx se servira chaque fois qu'il voudra distinguer ce qui tient à la production en général de ce qui tient à sa forme capitaliste.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre VII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.