« Liberté, Égalité, Propriété et Bentham »
Les dernières lignes de la deuxième section, où Marx décrit le marché du travail comme un paradis des droits de l’homme avant de le quitter pour l’atelier. On les lit volontiers comme une satire ; elles sont d’abord une thèse sur ce que le droit décrit exactement et sur ce qu’il ne peut pas voir. Lecture suivie — situation, problème, moments, traductions —, qui n’est pas un corrigé : ce texte n’a pas été donné à l’agrégation.
L'extrait commenté, dans la traduction de Joseph Roy
[1]La sphère de la circulation des marchandises, où s’accomplissent la vente et l’achat de la force de travail, est en réalité un véritable Éden des droits naturels de l’homme et du citoyen. Ce qui y règne seul, c’est Liberté, Égalité, Propriété et Bentham. [2]Liberté ! car ni l’acheteur ni le vendeur d’une marchandise n’agissent par contrainte ; au contraire ils ne sont déterminés que par leur libre arbitre. Ils passent contrat ensemble en qualité de personnes libres et possédant les mêmes droits. Le contrat est le libre produit dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique commune. Égalité ! car ils n’entrent en rapport l’un avec l’autre qu’à titre de possesseurs de marchandise, et ils échangent équivalent contre équivalent. Propriété ! car chacun ne dispose que de ce qui lui appartient. Bentham ! car pour chacun d’eux il ne s’agit que de lui-même. La seule force qui les mette en présence et en rapport est celle de leur égoïsme, de leur profit particulier, de leurs intérêts privés. Chacun ne pense qu’à lui, personne ne s’inquiète de l’autre, et c’est précisément pour cela qu’en vertu d’une harmonie préétablie des choses, ou sous les auspices d’une providence tout ingénieuse, travaillant chacun pour soi, chacun chez soi, ils travaillent du même coup à l’utilité générale, à l’intérêt commun.
[3]Au moment où nous sortons de cette sphère de la circulation simple qui fournit au libre‑échangiste vulgaire ses notions, ses idées, sa manière de voir et le critérium de son jugement sur le capital et le salariat, nous voyons, à ce qu’il semble, s’opérer une certaine transformation dans la physionomie des personnages de notre drame. Notre ancien homme aux écus prend les devants et, en qualité de capitaliste, marche le premier ; le possesseur de la force de travail le suit par‑derrière comme son travailleur à lui ; celui-là le regard narquois, l’air important et affairé ; celui-ci timide, hésitant, rétif, comme quelqu’un qui a porté sa propre peau au marché, et ne peut plus s’attendre qu’à une chose : à être tanné.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre VI — traduction Joseph Roy (1872)Lire le passage dans le texte →
Chapitre VI, les deux derniers paragraphes, qui achèvent la deuxième section. Les chiffres entre crochets marquent le découpage en trois moments que nous proposons.
Où l'extrait se trouve, et pourquoi il vient là
L'extrait clôt la deuxième section, et il en tire la leçon au moment de la quitter. Le chapitre IV avait posé la formule du capital, de l'argent qui revient accru ; le chapitre V avait montré que l'échange d'équivalents ne peut pas produire cet accroissement ; le chapitre VI a trouvé la seule solution compatible avec les lois de l'échange, une marchandise dont l'usage produit plus de valeur qu'elle n'en coûte. Il a précisé en outre que la consommation de la force de travail est en même temps production de marchandises et de plus-value
, et qu'elle se fait hors du marché. Tout ce qui pouvait être dit de la circulation a donc été dit.
Les lignes qui précèdent immédiatement l'extrait annoncent le déplacement dont il est le commentaire. Marx propose de quitter cette sphère bruyante où tout se passe à la surface et aux regards de tous
, pour suivre les deux contractants dans le lieu de la production, sur le seuil duquel il est écrit : No admittance except on business
; et il précise ce qu'on y verra, puisque là, nous allons voir non seulement comment le capital produit, mais encore comment il est produit lui-même
. L'extrait est donc un regard jeté en arrière depuis ce seuil : avant d'entrer, Marx dit ce qu'était le lieu qu'on laisse.
La difficulté propre de l'extrait
Le passage est si manifestement ironique qu'on croit l'avoir expliqué quand on a relevé son ironie ; or l'ironie pose le problème au lieu de le résoudre, et il se dédouble.
Comment Marx peut-il railler la liberté et l'égalité du marché, alors que tout son livre a établi qu'on y échange librement des équivalents ?
La question de la vérité du droit. Si ces mots étaient faux, les chapitres IV à VI seraient faux avec eux.
Que signifie quitter une sphère « où tout se passe à la surface », si ce qui s'y passe est réel ?
La question du lieu. Elle interdit de lire la surface comme une illusion que la production dissiperait.
Toute la difficulté est là : l'ironie ne porte pas sur une fausseté, puisque chaque « car » du texte est vrai. Nous proposons dès lors de lire l'extrait comme la démonstration de ceci :
les droits de l'homme ne sont pas un mensonge sur le marché du travail, mais l'expression exacte des rapports qui s'y nouent ; c'est leur vérité, et non leur fausseté, qui rend invisible ce que le contrat livre, de sorte que la critique ne peut pas prendre la forme d'une réfutation, mais seulement celle d'un changement de lieu.
Le mouvement du texte s'en déduit en trois temps :
- Marx désigne d'abord la circulation comme un Éden, et nomme les quatre principes qui y règnent seuls ;
- il justifie ensuite chacun d'eux, et fait voir que leur ensemble a la forme d'une harmonie providentielle ;
- il sort enfin de cette sphère, et l'asymétrie que le droit ne pouvait pas voir paraît sur le visage des contractants.
Premier moment : un Éden, et quatre principes
Revoir ce moment dans l’extrait
La première phrase affirme, elle ne concède pas : la sphère de la circulation est en réalité
un véritable Éden des droits naturels de l'homme et du citoyen. L'image doit être prise au pied de la lettre avant d'être prise pour une moquerie. L'Éden est le jardin d'avant la chute, celui de l'innocence et de l'ignorance du mal ; si le marché du travail est un Éden, c'est que le mal n'y a pas encore eu lieu, ce qui est exact, puisque rien n'y a encore été produit. L'ironie tient à ce que l'on sait déjà qu'on va sortir du jardin, et que la chute se jouera ailleurs : le texte ne dit pas que le paradis était faux, il dit qu'il est un lieu, et qu'on le quitte.
La série des quatre principes contient pourtant un intrus, et c'est sur lui que le commentaire doit s'arrêter. Liberté, égalité, propriété appartiennent au vocabulaire des déclarations révolutionnaires ; Bentham, en revanche, est le nom d'un philosophe, et d'un philosophe qui tenait les droits naturels pour une fiction dépourvue de sens. L'associer à eux, c'est affirmer que les droits de l'homme et le calcul des intérêts, que leurs partisans respectifs opposaient, sont sur le marché une seule et même chose. La phrase n'accuse donc pas les droits d'hypocrisie : elle en donne le contenu effectif, qui est l'intérêt de chacun, et elle le fait en nommant celui qui l'avait dit sans détour.
Deuxième moment : chaque « car » est vrai
Revoir ce moment dans l’extrait
Le deuxième moment reprend chacun des quatre termes et lui donne sa raison, et il faut observer qu'aucune de ces raisons n'est fausse. La liberté est réelle, puisque ni l'acheteur ni le vendeur n'agissent par contrainte et que le contrat est le libre produit dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique commune
. L'égalité est réelle, puisqu'ils ne se rapportent l'un à l'autre qu'à titre de possesseurs de marchandises et qu'ils échangent équivalent contre équivalent ; c'est le résultat même des chapitres précédents. La propriété est réelle, puisque chacun ne dispose que de ce qui lui appartient, et l'ouvrier possède bel et bien sa force de travail. Quant à Bentham, il est réel aussi : pour chacun d'eux il ne s'agit que de lui-même
.
Ce qui est ironique, c'est donc moins le contenu de chaque justification que la place où Marx les pose, et le mot qui les commande est « seul ». Ces principes règnent seuls
dans la circulation, en ce sens qu'ils y épuisent tout ce qui peut être dit du rapport entre les contractants. La dernière phrase du moment le montre en prenant la forme d'une théodicée : chacun ne pensant qu'à soi, c'est en vertu d'une harmonie préétablie des choses, ou sous les auspices d'une providence tout ingénieuse
que tous travaillent à l'intérêt commun. Le vocabulaire est celui de Leibniz, et la thèse est celle que l'économie politique classique formulait sans providence, en faisant sortir le bien de tous de la poursuite par chacun de son intérêt. Marx ne la réfute pas davantage : il la déplace dans le registre théologique, où l'on voit qu'elle suppose un ordre que personne n'a voulu.
On comprend alors que ce moment ne puisse pas être lu comme une dénonciation. Un droit qui mentirait se corrigerait par un meilleur droit ; un droit qui dit exactement ce qui se passe dans l'échange ne peut être critiqué que par ce qui se passe hors de l'échange. C'est la raison pour laquelle le paragraphe suivant ne contredit rien de ce qui précède, mais change de lieu.
Troisième moment : la physionomie des personnages
Revoir ce moment dans l’extrait
Le dernier paragraphe commence par situer la pensée qu'il vient de décrire : la circulation simple est le lieu qui fournit au libre-échangiste vulgaire
ses notions et le critérium de son jugement sur le capital et le salariat. La conception de la société que les principes du deuxième moment exprimaient est donc rapportée à une position, celle de qui ne regarde que l'échange ; elle n'est pas fausse, elle est partielle, et elle est partielle parce qu'elle prend une sphère pour le tout.
Vient alors la sortie, et elle n'est marquée par aucun événement. Nul ne rompt le contrat, nul ne triche ; on constate seulement, à ce qu'il semble
, une certaine transformation dans la physionomie des personnages de notre drame
. La prudence de la formule est remarquable : rien n'est encore démontré, la troisième section le fera, et Marx se contente d'indiquer ce que l'on voit dès qu'on change de point de vue. L'homme aux écus marche le premier en qualité de capitaliste
, l'autre le suit comme son travailleur à lui ; l'égalité de deux possesseurs de marchandises est devenue, sans qu'aucun droit ait été violé, l'ordre d'une marche où l'un précède et l'autre suit.
L'image finale donne à cette asymétrie son sens, et elle est d'une précision cruelle. Celui qui a porté sa propre peau au marché ne peut plus s'attendre qu'à une chose, à être tanné : la marchandise qu'il a vendue est inséparable de lui, de sorte que sa consommation par l'acheteur sera la consommation de son corps. Le droit de propriété du deuxième moment, qui faisait de l'ouvrier le propriétaire de sa force, est ainsi retourné sans être nié : c'est parce qu'il est propriétaire de ce qu'il vend qu'il peut être livré tout entier à l'usage d'un autre. Le chapitre X dira ce que produit ce retournement, lorsque le droit de l'acheteur à consommer et celui du vendeur à se conserver se feront face, et que entre deux droits égaux
, ce sera la force qui décidera.
Roy et l'allemand : ce qui change d'une langue à l'autre
Ce site sert la traduction de Joseph Roy, publiée de 1872 à 1875 et revue par Marx. Sur ce passage, la traduction française déplace plusieurs traits de l'original, et deux d'entre eux engagent l'interprétation. Nous les rapportons à l'allemand des œuvres de Marx et Engels (MEW, tome 23), sans prétendre dire comment d'autres traductions les rendent.
| Le point | Roy (1872) | Allemand (MEW 23) |
|---|---|---|
| Les droitsL'allemand dit des droits innés ; le français ajoute le citoyen, et avec lui la Déclaration de 1789. | un véritable Éden des droits naturels de l'homme et du citoyen | ein wahres Eden der angebornen Menschenrechte |
| Le contratL'allemand fait du contrat un résultat final, là où Roy en fait un produit libre. | le libre produit dans lequel leurs volontés se donnent une expression juridique commune | das Endresultat, worin sich ihre Willen einen gemeinsamen Rechtsausdruck geben |
| La providence« Allpfiffig » dit une ruse universelle ; « tout ingénieuse » adoucit la raillerie. | une providence tout ingénieuse | einer allpfiffigen Vorsehung |
| L'économisteL'allemand forge un nom d'espèce en latin, comme dans une classification naturelle. | le libre-échangiste vulgaire | der Freihändler vulgaris |
| Le drame | la physionomie des personnages de notre drame | die Physiognomie unsrer dramatis personae |
| La chuteL'allemand retient le dernier mot derrière un tiret, et nomme le métier plutôt que l'action. | à une chose : à être tanné | nichts andres zu erwarten hat als die – Gerberei |
Le premier écart mérite d'être exploité plutôt que corrigé. En écrivant « de l'homme et du citoyen », la traduction française, que Marx a relue, nomme la Déclaration que tout lecteur français reconnaît, là où l'allemand parle plus abstraitement de droits innés ; mais l'on commente le texte du sujet, dans la traduction du sujet, et c'est à elle qu'il faut rapporter l'allusion.
Les contresens que l'extrait appelle
Ce passage n'a pas été donné à l'agrégation : ce qui suit n'est pas tiré d'un rapport du jury, mais de la lecture que nous proposons, et l'on le confrontera aux exigences générales que les rapports rappellent et que la page de l'agrégation 2027 rassemble.
Lire un rejet des droits de l'homme
Le texte ne dit pas que la liberté et l'égalité du marché sont fausses ; il dit qu'elles y règnent seules. En faire une dénonciation du droit bourgeois comme mensonge, c'est rendre incompréhensible la démonstration des chapitres précédents, qui repose sur l'échange d'équivalents.
S'en tenir à la satire
Relever l'ironie ne dispense pas d'expliquer l'argument : chaque principe est justifié, et c'est la place de ces justifications qui est critiquée, non leur contenu.
Chercher une fraude dans le contrat
Rien n'est violé au moment où l'on sort de la circulation. Si l'exploitation était une tricherie, un contrat plus juste la supprimerait ; l'extrait est construit pour exclure cette lecture.
Prendre Bentham pour un ornement
Son nom est le seul qui ne soit pas un principe, et il est choisi parce qu'il tenait les droits naturels pour une fiction. Ne pas commenter l'incongruité, c'est manquer la thèse du premier moment.
Faire de la surface une illusion
La circulation est une sphère réelle, et la production ne la dément pas ; elle en montre la partialité. La distinction de la surface et de la profondeur est ici celle de deux lieux, non celle d'une apparence et d'une vérité.
Ce que l'extrait engage, et jusqu'où le prolonger
Rattacher l'extrait au projet de l'œuvre, c'est montrer que la critique de l'économie politique ne consiste pas à opposer une justice à l'injustice du marché, mais à faire voir les limites du point de vue d'où le marché paraît juste. Le livre ne quitte pas le droit ; il en change la place.
Sans quitter le livre
- L'égalité du contrat recouvre déjà une avance : payé après coup,
le travailleur fait donc partout au capitaliste l'avance de la valeur usuelle de sa force
. - Le chapitre X met les deux droits face à face, et la journée de travail se fixe par la lutte, non par le contrat.
- La forme-salaire du chapitre XIX achève ce que l'Éden commence, en faisant apparaître comme payé tout le travail fourni.
Au-delà, et en conclusion
- Sur la question juive (1844) distinguait déjà les droits de l'homme, ceux de l'individu séparé et égoïste, des droits du citoyen ; le Capital ne reprend pas cette critique, il en donne le fondement économique, ce qui se mesure mieux en conclusion qu'en ouverture.
- Le fétichisme de la marchandise, au chapitre I, décrivait déjà une apparence réelle que la connaissance ne dissipe pas : la structure est la même, portée de la chose au droit.
- Le rapprochement avec les théories du contrat social est tentant, mais il éloigne du texte, qui ne parle pas de l'institution de la société ; il ne peut venir qu'en ouverture.
L’extrait et les citations sont relevés dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre VI — traduction Joseph Roy (1872) — et chacun mène au passage dans la liseuse.