La notion

Appendice de la machineZubehör der Maschine

Dans le métier, l'ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique, il sert la machine. Le critère du chapitre XV n'est pas la pénibilité mais l'origine du mouvement : là il en est la source, ici il ne fait que le suivre. C'est ce renversement, devenu une réalité technique et non plus seulement juridique, que la notion d'appendice nomme.

Une machine qui allège, et un travail qui pèse davantage

Il y a, au seuil du chapitre XV, un fait que Marx ne cherche pas à contourner et qu'il pose au contraire comme la difficulté même : la machine allège. Elle prend en charge l'effort, elle supprime la force nécessaire, elle rend le geste plus court et plus sûr. Et pourtant le travail de fabrique est, de l'aveu des observateurs les plus favorables au régime, plus épuisant que celui de la manufacture. Il faut donc expliquer comment un allègement réel produit une aggravation réelle, faute de quoi on est renvoyé à des explications morales dont le chapitre n'a que faire.

La réponse tient dans une phrase qui déplace la question du côté où elle doit être : La facilité même du travail devient une torture en ce sens que la machine ne délivre pas l'ouvrier du travail mais dépouille le travail de son intérêt. Ce n'est pas la quantité d'effort qui est en cause, c'est le rapport de l'ouvrier au mouvement qu'il exécute. Un travail dont on est la source fatigue ; un travail dont on n'est que le suiveur épuise autrement, et le chapitre cite pour le dire la comparaison de Sisyphe, où comme le rocher le poids du travail retombe toujours et sans pitié sur le travailleur épuisé.

C'est ce rapport renversé que la notion d'appendice nomme. Elle n'est pas une invective : elle décrit une position, celle d'un membre annexé à un corps qui n'est pas le sien, et elle a des conditions techniques précises que le chapitre s'emploie à établir.

La distinction qui fait le concept : se servir d'un outil, servir une machine

Marx la formule en deux propositions dont la brièveté a fait la fortune, et il faut les lire ensemble parce que la seconde donne le critère de la première : Dans la manufacture et le métier, l'ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique il sert la machine, et Là le mouvement de l'instrument de travail part de lui ; ici il ne fait que le suivre.

Le critère est donc l'origine du mouvement, et il est vérifiable. Dans le métier, l'ouvrier décide de la cadence, de l'amplitude, du moment de la pause ; l'outil ne se meut que parce qu'il le meut, et s'arrête dès qu'il s'arrête. Dans la fabrique, le mouvement préexiste au geste : il vient d'ailleurs, il est déjà réglé en vitesse et en amplitude, et le geste ne peut que s'y accorder. Ce n'est pas une nuance d'intensité, c'est une inversion de la direction de la commande.

De là la troisième proposition, qui reprend le concept du chapitre précédent pour marquer la différence : Dans la manufacture les ouvriers forment autant de membres d'un mécanisme vivant. Dans la fabrique ils sont incorporés à un mécanisme mort qui existe indépendamment d'eux. La manufacture avait fait de l'ouvrier l'organe d'un travailleur collectif dont les autres organes étaient encore des hommes ; la fabrique l'annexe à un système qui fonctionnerait sans lui, et dont il n'est que l'accessoire conscient. C'est le sens exact du mot allemand Zubehör, qui désigne ce dont un objet est pourvu.

Le mécanisme : la virtuosité passe de l'homme à la chose

Reste à établir par quoi ce renversement s'opère, et le chapitre le fait en une phrase qui commande tout le reste : Avec l'outil, la virtuosité dans son maniement passe de l'ouvrier à la machine. Ce qui faisait la valeur d'un ouvrier de métier, c'était une adresse logée dans son corps et acquise en des années ; une fois l'outil saisi par un mécanisme, cette adresse est logée dans le mécanisme, et le corps n'a plus à l'avoir.

Les conséquences se déduisent alors les unes des autres. La première est que la base technique de la division manufacturière disparaît : la hiérarchie des spécialités est remplacée dans la fabrique automatique par la tendance à égaliser ou à niveler les travaux incombant aux aides du machinisme. La seconde suit immédiatement, et elle est terrible : À la place des différences artificiellement produites entre les ouvriers parcellaires, les différences naturelles de l'âge et du sexe deviennent prédominantes. Puisqu'il ne faut plus ni force ni adresse, un enfant convient, et il coûte moins.

La troisième explique l'ampleur du recrutement enfantin mieux qu'aucune considération sur la cruauté des employeurs : Tout enfant apprend très facilement à adapter ses mouvements au mouvement continu et uniforme de l'automate. Ce qui est requis n'est plus un savoir, c'est une aptitude à suivre, et cette aptitude est d'autant plus grande que le corps est moins formé.

La quatrième, enfin, fait passer le rapport de l'atelier à l'institution. La subordination technique de l'ouvrier à la marche uniforme du moyen de travail et la composition du personnel en individus des deux sexes et de tout âge créent une discipline de caserne, parfaitement élaborée dans le régime de fabrique. Marx cite d'ailleurs, sans commentaire, l'aveu d'un thuriféraire du système, selon lequel la vraie difficulté n'était pas d'inventer le mécanisme mais d'obtenir la discipline nécessaire, pour faire renoncer les hommes à leurs habitudes irrégulières dans le travail et les identifier avec la régularité invariable du grand automate.

Ce que la position coûte : une spécialité qui n'en est plus une

La manufacture avait mutilé l'ouvrier en faisant de lui un spécialiste borné ; la fabrique lui retire même cela, et Marx le dit d'une formule qui joue sur le mot : La spécialité qui consistait à manier pendant toute sa vie un outil parcellaire devient la spécialité de servir sa vie durant une machine parcellaire. Le mot spécialité ne recouvre plus rien : servir une machine n'est pas un métier, puisque cela ne s'apprend pas et ne se transmet pas.

Il ajoute alors une phrase dont la brutalité est à la mesure du fait qu'elle décrit : On abuse du mécanisme pour transformer l'ouvrier dès sa plus tendre enfance en parcelle d'une machine qui fait elle-même partie d'une autre. Le résultat n'est pas seulement une baisse du coût de reproduction de la force de travail, il est une dépendance dont on ne sort pas, puisqu'il n'y a plus rien à emporter ailleurs : on ne quitte pas une fabrique avec un métier dans les mains.

Un dernier trait complète la description, et c'est celui par lequel le chapitre rejoint le grand mouvement du livre : la grande industrie achève enfin, comme nous l'avons déjà indiqué, la séparation entre le travail manuel et les puissances intellectuelles de la production qu'elle transforme en pouvoirs du capital sur le travail. La science, l'organisation, la connaissance du procès sont incorporées au système mécanique, où elles apparaissent comme la puissance du propriétaire de ce système, et L'habileté de l'ouvrier apparaît chétive devant la science prodigieuse qui lui fait face.

Ce que le concept ouvre : un renversement devenu technique

On mesure mal, si l'on ne s'y arrête pas, ce que Marx gagne ici sur ses propres analyses antérieures. Que les conditions de travail dominent l'ouvrier au lieu de lui être soumises, il l'avait établi dès la deuxième section, mais sur le terrain du droit et de l'échange : le contrat de vente de la force de travail en donnait la raison. Avec le machinisme, la même domination cesse d'être seulement juridique : c'est le machinisme qui le premier donne à ce renversement une réalité technique.

C'est pourquoi l'on tient ici la formulation la plus achevée du rapport entre travail mort et travail vivant : Le moyen de travail converti en automate se dresse devant l'ouvrier pendant le procès de travail même sous forme de capital, de travail mort qui domine et pompe sa force vivante. Le capital n'est plus seulement le propriétaire de l'atelier, il en est la mécanique ; il ne commande plus du dehors, il commande par le rythme même de ce qui tourne.

Le chapitre donne enfin la matrice de toute la discussion ultérieure sur la technique, dans une opposition de définitions que Marx emprunte à un apologiste et retourne contre lui. Dans la première, le travailleur collectif ou le corps de travail social apparaît comme le sujet dominant et l'automate mécanique comme son objet. Dans la seconde, c'est l'automate même qui est le sujet et les travailleurs sont tout simplement adjoints comme organes conscients à ses organes inconscients. La première vaut pour tout emploi imaginable d'un système de machines ; la seconde, dit-il, caractérise son emploi capitaliste et par conséquent la fabrique moderne.

Lectures et contresens

Le contresens le plus tenace fait de ce chapitre une plainte contre la machine, et de Marx un adversaire du progrès technique. La distinction rappelée à l'instant l'interdit, et le texte en tire lui-même la conséquence politique, à propos des briseurs de machines : Il faut du temps et de l'expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d'exploitation. La phrase est descriptive et non condescendante ; elle dit qu'une expérience est nécessaire pour séparer deux choses que l'atelier présente ensemble, et c'est précisément ce que le concept d'appendice permet de faire.

Le second contresens est l'inverse du premier et il est aujourd'hui plus répandu : il consiste à tenir la subordination pour un effet du dispositif technique lui-même, comme si un système de machines produisait par sa seule existence des hommes qui le suivent. Marx demande expressément qu'on ne confonde pas les deux, et sa formule mérite d'être retenue telle quelle : Ici comme partout il faut distinguer entre le surcroît de productivité dû au développement du procès de travail social et celui qui provient de son exploitation capitaliste. Nous nous rangeons à cette lecture, qui est la seule à rendre compte du chapitre dans son entier : ce que l'appendice décrit n'est pas la machine mais une manière de la mettre en œuvre, laquelle a ses conditions, et donc ses limites.

Reste un usage extensif du concept, qui n'est pas illégitime pourvu qu'on en connaisse le prix. On applique aujourd'hui la formule aux organisations du travail où la cadence, le trajet et le geste sont prescrits par un système d'information plutôt que par un arbre de transmission. La transposition est fidèle sur le point essentiel, à savoir l'origine du mouvement ; elle demande cependant qu'on refasse le travail que Marx a fait, en montrant par quel dispositif technique déterminé la commande passe du côté de la chose. Une analogie n'est pas une démonstration, et c'est de démonstration que le chapitre XV donne le modèle. On lira à sa suite la machine-outil, qui en établit la condition matérielle, et la plus-value relative, qui en dit la finalité.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre XV — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Livre I, quatrième section, chapitre XV, « Machinisme et grande industrie », principalement la section IV, « La fabrique ». Le chapitre suppose acquis le travailleur collectif du chapitre XIV, dont il renverse la position.