Appendice de la machineZubehör der Maschine
Trop petits pour atteindre les bobines, des garçons montent sur le bâti du métier à filer. La machine fixe la hauteur du geste, et c'est le corps qui s'y hausse. Lewis W. Hine, Bibb Mill n° 1, Macon (Géorgie), 19 janvier 1909, pour le National Child Labor Committee. Library of Congress, domaine public.
En bref
L'appendice de la machine désigne, chez Marx, la position de l'ouvrier dans la fabrique mécanique : il suit un mouvement qui vient de la machine au lieu de le produire. L'habileté passe de l'ouvrier au mécanisme, si bien qu'un enfant peut tenir le poste. Marx l'analyse au chapitre XV du Livre I du Capital (1867), « Machinisme et grande industrie ». La difficulté tient à ceci : la machine allège l'effort, et c'est pourtant elle qui rend le travail plus pénible.
Ce qu'il faut retenir
- La machine allège l'effort, et le travail de fabrique use pourtant davantage. Marx l'explique par la place que l'ouvrier occupe dans le mouvement de la machine.
- Le critère est l'origine du mouvement. L'artisan meut son outil et règle sa cadence ; dans la fabrique, le mouvement vient d'une force motrice centrale et l'ouvrier le suit.
- L'habileté passe du corps de l'ouvrier au mécanisme. Les spécialités s'égalisent, femmes et enfants remplacent les hommes de métier, et les personnes deviennent interchangeables.
- L'ouvrier perd jusqu'à sa spécialité et se trouve soumis à une discipline de caserne. La domination des conditions de travail, jusque-là juridique, devient technique.
- Marx distingue la machine de son emploi capitaliste. L'appendice décrit une manière d'employer les machines ; il ne condamne pas la technique.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 9 minutes.
Comment une machine qui allège peut-elle rendre le travail plus dur ?
Parce qu'elle retire à l'ouvrier l'effort et, du même coup, la conduite de son geste. Le travail devient plus facile et plus vide, et c'est ce vide qui épuise.
Au chapitre XV du Capital, Marx part d'un fait qu'il ne cherche pas à contourner. La machine allège : elle prend en charge la force, elle rend le geste plus court et plus sûr. Le chapitre décrit pourtant un travail de fabrique qui use davantage que celui de l'atelier ancien. Il faut donc expliquer comment un allègement réel aboutit à une aggravation réelle, sans recourir à la seule méchanceté des employeurs.
La réponse tient dans une phrase qui déplace la question : la facilité même du travail devient une torture en ce sens que la machine ne délivre pas l’ouvrier du travail mais dépouille le travail de son intérêt
. Ce qui est en cause, c'est le rapport de l'ouvrier au mouvement qu'il exécute. Le travail mécanique, ajoute Marx, surexcite les nerfs, et en même temps il empêche le jeu varié des muscles et comprime toute activité libre du corps et de l’esprit
. Un texte qu'il cite compare cette uniformité au supplice de Sisyphe : comme le rocher le poids du travail retombe toujours et sans pitié sur le travailleur épuisé
.
La notion d'appendice de la machine nomme cette position. En allemand, Zubehör désigne l'accessoire, ce dont un objet est pourvu : une pièce rattachée à un ensemble qui est l'essentiel. Le mot ne sert pas d'insulte. Il décrit une place dans le procès de travail, et Marx en établit les conditions techniques une à une.
À quoi reconnaît-on qu'un ouvrier sert la machine au lieu de s'en servir ?
À l'origine du mouvement. Si le mouvement de l'outil part de l'ouvrier, il se sert d'un outil ; s'il vient d'ailleurs et que l'ouvrier le suit, il sert une machine.
Marx formule la distinction en deux phrases courtes, qu'il faut lire ensemble parce que la seconde donne le critère de la première :
Dans la manufacture et le métier, l’ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique il sert la machine. Là le mouvement de l’instrument de travail part de lui ; ici il ne fait que le suivre.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres X et XV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Le critère a l'avantage de se vérifier. Dans le métier, l'artisan règle la cadence, l'amplitude du geste, le moment de la pause : l'outil ne bouge que s'il le meut et s'arrête quand il s'arrête. Dans la fabrique, le mouvement existe avant le geste. Il vient d'une force motrice centrale, déjà réglé en vitesse et en amplitude, et le geste n'a plus qu'à s'y accorder. La direction de la commande s'est inversée.
Marx en tire une troisième proposition, qui reprend le concept du chapitre précédent pour marquer l'écart : dans la manufacture les ouvriers forment autant de membres d’un mécanisme vivant. Dans la fabrique ils sont incorporés à un mécanisme mort qui existe indépendamment d’eux
. La manufacture avait fait de chaque ouvrier l'organe d'un travailleur collectif dont les autres organes étaient encore des hommes. La fabrique l'annexe à un système qui tourne sans lui et dont il n'est que la partie consciente.
Comment ce renversement se produit-il ?
L'habileté quitte le corps de l'ouvrier pour passer dans le mécanisme. Dès lors n'importe qui peut tenir le poste, et d'abord ceux qui coûtent le moins.
Tout part d'une phrase : avec l’outil, la virtuosité dans son maniement passe de l’ouvrier à la machine
. Ce qui faisait la valeur d'un ouvrier de métier, c'était une adresse acquise en des années et logée dans ses mains. Une fois l'outil saisi par un mécanisme, cette adresse est logée dans le mécanisme, et le corps n'a plus à l'avoir.
Les conséquences s'enchaînent. La hiérarchie des spécialités de la manufacture perd sa base technique : elle est remplacée dans la fabrique automatique par la tendance à égaliser ou à niveler les travaux incombant aux aides du machinisme
. Les distinctions qui comptent sont désormais celles du corps : à la place des différences artificiellement produites entre les ouvriers parcellaires, les différences naturelles de l’âge et du sexe deviennent prédominantes
. Puisqu'il ne faut plus ni force ni adresse, une femme ou un enfant convient, et coûte moins cher. Marx ajoute une remarque qui explique l'ampleur du travail des enfants mieux qu'aucune considération morale : tout enfant apprend très facilement à adapter ses mouvements au mouvement continu et uniforme de l’automate
. On ne lui demande plus que de suivre.
La division du travail ne disparaît pas pour autant. Elle devient une répartition d'ouvriers entre des machines semblables, avec quelques liens de dépendance, par exemple le fileur et les rattacheurs
, les aides qui renouent les fils cassés. Et puisque le mouvement vient de la machine, les personnes deviennent interchangeables : puisque le mouvement d’ensemble de la fabrique procède de la machine et non de l’ouvrier, un changement continuel du personnel n’amènerait aucune interruption dans le procès de travail
.
Un exemple : le système des relais
Marx donne la preuve de cette interchangeabilité par une expérience grandeur nature, que les fabricants anglais ont faite eux-mêmes entre 1848 et 1850. La loi des dix heures limitait la journée des femmes et des adolescents. Pour faire tourner les machines plus longtemps sans que personne paraisse dépasser la limite, des filateurs du Lancashire organisèrent des « relais » : les ouvriers étaient déplacés sans cesse d'un poste à l'autre, à des heures qui changeaient tous les jours. Le chapitre X rapporte ce que l'inspecteur de fabrique Leonhard Horner constatait : les mêmes enfants et les mêmes adolescents étaient transférés (shifted) tantôt de la salle à filer dans la salle à tisser, tantôt d’une fabrique dans une autre
.
Pour l'inspecteur, c'était une fraude qu'aucun contrôle ne pouvait déjouer. Pour Marx, au chapitre XV, c'est aussi une démonstration. Qu'on essaie de faire la même chose dans un atelier de métier : déplacez un ébéniste chaque heure vers un autre établi et un autre ouvrage, et l'ouvrage s'arrête. Dans la fabrique, rien ne s'arrête, parce que le geste de chacun est déjà contenu dans la machine qu'il rejoint.
Que perd l'ouvrier dans cette position ?
Il perd jusqu'à sa spécialité, et avec elle tout moyen de travailler ailleurs. À sa place vient une discipline que l'atelier ne connaissait pas.
La manufacture avait mutilé l'ouvrier en le réduisant à un seul geste ; elle lui laissait au moins ce geste. La fabrique le lui retire, et Marx le dit en jouant sur le mot : la spécialité qui consistait à manier pendant toute sa vie un outil parcellaire devient la spécialité de servir sa vie durant une machine parcellaire
. Le mot « spécialité » ne recouvre plus rien : servir une machine ne s'apprend pas et ne se transmet pas. On abuse du mécanisme pour transformer l’ouvrier dès sa plus tendre enfance en parcelle d’une machine qui fait elle-même partie d’une autre
. Il en sort une dépendance sans issue : on ne quitte pas une fabrique avec un métier dans les mains.
Le régime de l'atelier change en conséquence. La subordination technique de l’ouvrier à la marche uniforme du moyen de travail
, jointe à un personnel d'hommes, de femmes et d'enfants de tout âge, créent une discipline de caserne, parfaitement élaborée dans le régime de fabrique
. Marx cite un éloge d'Arkwright selon lequel la difficulté n'était pas tant d'inventer le mécanisme que d'obtenir la discipline nécessaire, pour faire renoncer les hommes à leurs habitudes irrégulières dans le travail et les identifier avec la régularité invariable du grand automate
. Le règlement de fabrique en est l'instrument, avec ses amendes et ses retenues sur salaire : ici, le fouet du conducteur d’esclaves est remplacé par le livre de punitions du contremaître
.
Un dernier trait rattache le chapitre au mouvement du livre entier. La grande industrie achève enfin, comme nous l’avons déjà indiqué, la séparation entre le travail manuel et les puissances intellectuelles de la production qu’elle transforme en pouvoirs du capital sur le travail
. La science et l'organisation sont passées dans le système mécanique, où elles apparaissent comme la puissance de son propriétaire, et l’habileté de l’ouvrier apparaît chétive devant la science prodigieuse
qui lui fait face.
Pourquoi Marx dit-il que la machine rend ce renversement « technique » ?
Parce que la domination des conditions de travail sur l'ouvrier, jusque-là inscrite dans le contrat, passe dans la marche même des choses. Le capital commande désormais par le rythme de ce qui tourne.
Que les conditions de travail dominent l'ouvrier au lieu de lui être soumises, Marx l'avait établi bien avant ce chapitre, à partir de la vente de la force de travail : celui qui l'achète décide de son emploi. C'était un rapport de droit et d'échange. Avec le machinisme, la même domination s'inscrit dans l'outillage, et c’est le machinisme qui le premier donne à ce renversement une réalité technique
. On tient ici la formule la plus nette du rapport entre travail mort et travail vivant :
Le moyen de travail converti en automate se dresse devant l’ouvrier pendant le procès de travail même sous forme de capital, de travail mort qui domine et pompe sa force vivante.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres X et XV, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Pour rapporter cette domination à l'emploi des machines, Marx prend un adversaire au mot. Le Dr Ure, le Pindare de la fabrique en donne deux définitions
, que l'apologiste croyait équivalentes. Dans la première, le travailleur collectif ou le corps de travail social apparaît comme le sujet dominant et l’automate mécanique comme son objet
. Dans la seconde, c’est l’automate même qui est le sujet et les travailleurs sont tout simplement adjoints comme organes conscients à ses organes inconscients
.
Marx en fait le partage de tout le chapitre. La première définition vaut pour tout emploi possible d'un système de machines ; la seconde, écrit-il, caractérise son emploi capitaliste et par conséquent la fabrique moderne
. L'appendice de la machine appartient à la seconde. Il suppose donc une manière d'employer les machines, qui a ses conditions et peut en avoir d'autres.
Marx est-il un adversaire des machines ?
Non : il demande qu'on distingue la machine de son emploi capitaliste. Cette distinction écarte deux lectures opposées, et elle règle l'usage qu'on fait aujourd'hui de la notion.
Marx l'applique lui-même à l'histoire des briseurs de machines, en Angleterre, au début du XIXe siècle : il faut du temps et de l’expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d’exploitation
. La phrase ne méprise pas les briseurs de machines. Elle dit qu'il faut une expérience pour séparer deux choses que l'atelier présente ensemble, et c'est ce que permet le concept d'appendice.
La même règle vaut pour la productivité : ici comme partout il faut distinguer entre le surcroît de productivité dû au développement du procès de travail social et celui qui provient de son exploitation capitaliste
. Nous suivons cette lecture, la seule qui rende compte du chapitre en entier. On peut l'étendre, et on l'étend souvent, aux organisations où la cadence et le geste sont prescrits par un système informatique plutôt que par un arbre de transmission. La transposition garde le critère, l'origine du mouvement. Elle oblige à refaire le travail de Marx : montrer par quel dispositif déterminé la commande passe du côté de la chose. On lira à la suite la machine-outil, qui en donne la condition matérielle, et la plus-value relative, qui en dit la fin.
On lit souvent Marx condamnerait la machine et le progrès technique, comme les briseurs de machines qu'il évoque.
Ce que dit le texte Il oppose les deux définitions de la fabrique et réserve la seconde, où l'automate est le sujet, à l'emploi capitaliste des machines. La première, où les travailleurs associés commandent le mécanisme, reste possible.
On lit souvent La subordination serait un effet automatique de la technique : un système de machines produirait par lui-même des hommes qui le suivent.
Ce que dit le texte Marx demande de distinguer ce qui revient au développement du travail social et ce qui revient à son exploitation. L'appendice décrit une manière de mettre les machines en œuvre, avec ses conditions et donc ses limites.
On lit souvent Être un appendice de la machine voudrait dire faire un travail physiquement très dur.
Ce que dit le texte Le critère est l'origine du mouvement, et la machine allège l'effort. Un enfant suffit au poste parce qu'il ne faut plus ni force ni adresse ; c'est cette facilité même qui devient, selon Marx, une torture.
Vérifier sa compréhension
Que prouve, selon Marx, le système des relais pratiqué par les filateurs anglais entre 1848 et 1850 ?
Les fabricants déplaçaient sans cesse enfants et adolescents d'une salle ou d'une fabrique à l'autre, et la production ne s'arrêtait pas. Cela montre que le mouvement d'ensemble vient de la machine et non de l'ouvrier : chacun peut être remplacé par n'importe qui sans interrompre le travail.
À quoi reconnaît-on qu'un ouvrier sert une machine au lieu de se servir d'un outil ?
À l'origine du mouvement. Si l'outil ne bouge que parce que l'ouvrier le meut, il s'en sert. Si le mouvement est déjà réglé en vitesse et en amplitude par une force motrice extérieure, et que le geste doit s'y accorder, il sert la machine.
Pourquoi Marx peut-il critiquer la fabrique sans être hostile aux machines ?
Parce qu'il distingue deux définitions de la fabrique : dans l'une, les travailleurs associés sont le sujet et l'automate leur objet ; dans l'autre, l'automate est le sujet. Seule la seconde caractérise l'emploi capitaliste des machines. La première reste possible.
Le poste de fabrique, en six temps
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitres X et XV, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, chapitre XV, « Machinisme et grande industrie », surtout sa quatrième partie, « La fabrique ». Le chapitre suppose acquis le travailleur collectif du chapitre XIV, dont il renverse la position. Le système des relais, que Marx donne comme preuve, est décrit au chapitre X.
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