Peinture : devant le perron d'une maison bourgeoise, un homme en haut-de-forme fait face à une foule d'ouvriers en blouse et en casquette ; l'un d'eux tend le bras vers lui, une femme retient un homme, un autre ramasse une pierre ; au fond, les cheminées d'une fabrique.

ProlétariatProletariat

D'un côté la maison, le perron et, au fond, la fabrique ; de l'autre, des hommes qui ne possèdent que leur travail. En grève, ils retirent la seule chose qu'ils ont à vendre. Robert Koehler, La Grève (Der Streik), huile sur toile, 1886. Deutsches Historisches Museum, Berlin, domaine public.

En bref

Le prolétariat désigne, chez Marx et Engels, la classe de ceux qui ne possèdent aucun moyen de production (terre, outils, machines) et doivent, pour vivre, vendre leur capacité de travailler à ceux qui les possèdent. Le Manifeste du parti communiste (1848) le présente comme le produit de la grande industrie. Il se définit par une absence de propriété, que l'on confond souvent avec la pauvreté : c'est cette absence qui fait de lui, selon le texte, la classe qui n'a rien à conserver.

Ce qu'il faut retenir

  1. Le prolétaire se définit par ce qu'il ne possède pas : les moyens de produire. Un salarié bien payé reste un prolétaire, un petit artisan pauvre n'en est pas un.
  2. Le prolétariat est produit par le capital. Il se forme d'artisans, de paysans et de petits commerçants que la grande industrie a ruinés.
  3. N'ayant que ses bras, l'ouvrier doit se vendre au jour le jour. Le Capital précisera qu'il vend sa force de travail, sa capacité de travailler, et non son travail.
  4. Une classe qui ne possède rien n'a aucun ordre de propriété à défendre. Sa victoire, selon le Manifeste, abolirait les classes au lieu d'en installer une nouvelle.
  5. En rassemblant les ouvriers dans les fabriques, la grande industrie remplace leur concurrence par leur association : la bourgeoisie produit ainsi ses propres fossoyeurs.

Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.

Le prolétaire est-il simplement un pauvre ?

Non. Le Manifeste le définit par ce qu'il ne possède pas, les moyens de produire. Le revenu n'entre pas dans la définition : un prolétaire bien payé reste un prolétaire.

Le mot est plus ancien que la classe qu'il désigne, et cette ancienneté gêne la lecture. Dans la Rome antique, les proletarii formaient la dernière classe du cens : des citoyens qui ne possédaient guère que leur descendance. Le mot en a gardé une couleur de misère, et l'on entend encore spontanément par « prolétaire » un homme pauvre. Si l'on lit le Manifeste avec ce sens-là, on passe à côté de ce qu'il dit.

La définition qu'on cite le plus souvent ne vient d'ailleurs pas du texte de 1848. Elle se trouve dans une note qu'Engels ajoute à l'édition anglaise de 1888 : le prolétariat est la classe des ouvriers salariés modernes qui, ne possédant pas de moyens de production, sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre. Les moyens de production, ce sont la terre, les outils, les machines, les locaux, les matières premières, bref tout ce qu'il faut avoir pour produire quelque chose. Le texte de 1848 dit la même chose en une ligne, plus sèche : le prolétaire est sans propriété, et il en tire aussitôt que ses relations de famille n’ont rien de commun avec celles de la famille bourgeoise.

Un exemple

Prenons deux hommes dans une ville de 1850. Le premier est contremaître dans une filature ; il gagne trois fois le salaire d'un fileur, il est bien logé, il épargne un peu. Le second tient une petite échoppe de cordonnier, avec ses formes et son cuir ; il gagne moins que le contremaître et vit mal.

Au sens du Manifeste, c'est le contremaître qui est un prolétaire : rien de ce qui sert à produire ne lui appartient, et s'il perd sa place il n'a plus que ses bras à proposer. Le cordonnier est pauvre, mais il possède encore ses moyens de travail, et c'est sa propre marchandise qu'il vend. Le jour où la manufacture de chaussures le ruine et où il doit se louer à elle, il change de classe sans que son revenu ait forcément changé. Les chiffres sont des exemples ; la distinction est celle du texte.

La définition vaut aussi dans l'autre sens, et l'on y pense moins. Le prolétariat ne se limite pas aux usines et aux mines. Le Manifeste remarque que la bourgeoisie a dépouillé de leur auréole les professions réputées vénérables : du médecin, du juriste, du prêtre, du poète, du savant, elle a fait des travailleurs salariés. La ligne de partage passe entre ceux qui possèdent de quoi produire et ceux qui doivent se louer à eux, quel que soit le travail qu'ils font.

D'où viennent les prolétaires ?

D'une chute. Ils viennent des classes qui possédaient un peu, et que la grande industrie a ruinées. Le prolétariat est un produit du capital, et le Manifeste le présente comme tel.

L'ordre de l'exposé le montre. Le prolétariat n'entre dans la première partie du texte qu'après l'histoire de la bourgeoisie, parce qu'il en est la conséquence. La bourgeoisie, écrit le texte, n'a pas seulement forgé les armes qui la tueront : elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes. Le prolétariat grandit à mesure que grandit le capital. On ne peut pas le penser sans la bourgeoisie, et la bourgeoisie ne se pense pas sans lui.

Le texte nomme ceux qui tombent. Les petits industriels, les marchands, les petits rentiers, les artisans et les paysans propriétaires tombent dans le Prolétariat, pour deux raisons. Leurs petits capitaux ne suffisent pas à employer les procédés de la grande industrie, et ils perdent la concurrence contre les grands capitalistes. Leur habileté de métier, ensuite, ne vaut plus grand-chose devant les nouvelles machines. Le prolétariat se recrute ainsi dans toutes les classes, et il est fait de gens qui ont perdu ce qu'ils avaient.

C'est pourquoi le texte peut opposer le prolétariat aux autres classes qui combattent la bourgeoisie. Les classes moyennes la combattent pour se maintenir, et elles périssent à mesure que la grande industrie avance. Le prolétariat, lui, grandit avec elle : le Prolétariat, au contraire, est son produit tout spécial, celui de la grande industrie. Le Capital reprendra cette histoire sur le terrain des faits sous le nom d'accumulation primitive : une longue séparation du producteur d'avec ses moyens de production.

Que vend celui qui ne possède rien ?

Il se vend lui-même, dit le texte de 1848, au jour le jour. Le Capital corrigera la formule : ce qu'il vend est sa force de travail, sa capacité de travailler pendant un temps donné.

Celui qui n'a que ses bras doit les louer pour vivre, et ce qu'il loue se traite comme n'importe quel article du marché. Le Manifeste le dit sans ménagement :

Les ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise comme tout autre article du commerce ; ils subissent, par conséquent, toutes les vicissitudes de la concurrence, toutes les fluctuations du marché.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

La grande industrie aggrave cette condition. Les machines et la division du travail retirent au travail tout ce qu'il avait de personnel, et le producteur devient un simple appendice de la machine. On ne lui demande plus qu'un geste simple et vite appris, si bien que n'importe qui peut le remplacer. Le Capital développera cette formule au chapitre du machinisme, que résume la page de l'appendice de la machine.

Une phrase du même paragraphe marque la distance entre le texte de 1848 et l'œuvre de la maturité. Pour expliquer le niveau des salaires, le Manifeste écrit que le prix du travail, comme celui de toute marchandise, est égal au coût de sa production. Marx abandonnera cette formulation. Au moment où l'ouvrier signe, son travail n'existe pas encore ; ce qu'il vend, c'est sa force de travail, et c'est parce que le travail fourni ensuite peut produire plus que la valeur de cette force que la plus-value devient explicable. Dans Le Capital, « prix du travail » deviendra une expression irrationnelle, étudiée à la page de la forme-salaire. Le texte de 1848 voit le rapport ; il n'en a pas encore le concept.

Pourquoi une classe qui n'a rien serait-elle une force ?

Parce que rien ne la retient à l'ordre existant. La loi, la morale et la nation supposent une propriété à protéger ; pour qui n'en a pas, elles apparaissent comme les garanties des autres.

Le Manifeste fait ici du manque un argument. Tout ce qui, dans une société, se présente comme valable pour tous protège en même temps la propriété de quelques-uns. Celui qui ne possède rien le voit plus facilement que les autres : les lois, la morale, la religion sont pour lui autant de préjugés bourgeois, derrière lesquels se cachent autant d’intérêts bourgeois. Le texte ne dit pas que le prolétaire est plus lucide par nature. Il dit que sa place lui retire les raisons de croire.

La nation subit le même sort. Le travail industriel est le même en France, en Angleterre, en Amérique et en Allemagne, et il a dépouillé le Prolétaire de tout caractère national. La deuxième partie en tire une réplique qui a fait scandale. Aux bourgeois qui accusent les communistes de vouloir abolir la patrie, elle répond que les ouvriers n’ont pas de patrie, et qu'on ne peut leur ravir ce qu'ils n'ont pas. La phrase constate ; elle ne propose rien. Le texte ajoute d'ailleurs que le prolétariat de chaque pays doit d'abord conquérir le pouvoir dans sa nation, ce qui le rend encore national, quoique nullement dans le sens bourgeois.

De là vient la différence entre le prolétariat et les classes opprimées qui l'ont précédé. Les classes montantes du passé avaient quelque chose à défendre : une fois victorieuses, elles ont imposé à toute la société leur propre manière de posséder. Le prolétariat ne le peut pas. Les Prolétaires n’ont rien à eux à assurer ; ils ont au contraire à détruire toute garantie privée existante. Une classe qui n'a rien à conserver ne peut pas fonder un nouvel ordre de propriété de classe. Sa victoire mettrait fin aux classes au lieu d'en installer une nouvelle au sommet, et c'est ce que développe la page de la lutte des classes.

Pourquoi la bourgeoisie produit-elle ses propres fossoyeurs ?

Parce que le capital a besoin d'ouvriers isolés qui se font concurrence, et que la grande industrie les rassemble. En réunissant les prolétaires pour produire, la bourgeoisie leur donne le moyen de s'unir contre elle.

Le raisonnement part d'une remarque sur l'oppression elle-même. Toutes les sociétés antérieures reposaient sur l'oppression d'une classe par une autre ; or, pour opprimer une classe, il faut au moins lui garantir de quoi vivre dans sa servitude. Le serf pouvait devenir membre d'une commune, le petit bourgeois du Moyen Âge pouvait s'élever jusqu'à la bourgeoisie. L'ouvrier moderne, selon le texte, loin de s’élever avec le progrès de l’industrie, descend toujours plus bas. La bourgeoisie devient alors incapable de régner, puisqu'elle ne peut plus assurer à ceux qu'elle exploite leur existence, même dans les conditions de leur exploitation.

Le second temps porte sur la concurrence. Le texte rappelle les conditions de la bourgeoisie : elle ne peut exister sans capital, le capital sans salariat, et le salariat repose sur la concurrence que les ouvriers se font entre eux. Or la grande industrie entasse les ouvriers dans les mêmes fabriques, égalise leurs conditions et leurs salaires, les relie par les chemins de fer. Elle remplace l’isolement des ouvriers par leur union révolutionnaire au moyen de l’association. Ce que la bourgeoisie organise pour produire, elle l'organise du même coup contre elle :

La Bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

L'image a la sécheresse d'un constat. Le texte ne promet pas une victoire facile : il sait que l'organisation des ouvriers est sans cesse défaite par leur concurrence, et qu'elle renaît. La grève peinte par Robert Koehler en 1886 montre ce moment où des hommes qui n'ont que leur travail le retirent ensemble ; c'est le seul pouvoir que leur condition leur laisse, et ils ne l'exercent qu'unis. Le Manifeste se referme sur le même manque qui a servi à définir la classe, devenu cette fois un argument :

Les prolétaires n’ont rien à y perdre, hors leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

Comment lire cette notion, et quels contresens éviter ?

Le prolétariat se définit par un rapport, la vente de la force de travail faute de moyens de production. Les trois contresens les plus courants le confondent avec une figure, avec une prédiction ou avec une vertu.

La plupart des débats sur le prolétariat portent sur sa réalité présente. On a souvent annoncé sa disparition, à mesure que reculait l'ouvrier d'usine et que se multipliaient les employés, les techniciens et les métiers de service. La question se tranche en revenant à la définition. Un employé de bureau ne possède pas plus son bureau que le fileur ne possède son métier à filer. Le Manifeste comptait déjà le juriste et le savant parmi les salariés.

Photographie : cinq jeunes femmes en jupe longue et chemisier blanc, debout ou assises sur le toit-terrasse d'un immeuble de bureaux à New York.
Des employées de la Metropolitan Life, une compagnie d'assurances, sur le toit de son immeuble à New York, vers 1908. Elles ne possèdent pas plus leurs bureaux que le fileur son métier. Collection George Grantham Bain, vers 1908. Library of Congress, domaine public.

La prédiction de l'appauvrissement pose une autre difficulté. Le texte affirme que l'ouvrier tombe dans le paupérisme, et l'on a opposé à cette phrase la hausse des salaires réels dans les pays industrialisés au siècle suivant. L'objection touche la lettre de 1848. Elle touche beaucoup moins Le Capital, où la loi de l'accumulation ne dit pas que chaque ouvrier s'appauvrit sans fin : elle dit que l'accumulation produit une population en surnombre, dont la pression pèse sur les salaires. Nous tenons que c'est à cette seconde formulation qu'il faut juger la notion, celle que présente la page de l'armée de réserve.

On lit souvent Le prolétariat, ce seraient les pauvres ; on en sortirait en gagnant mieux sa vie.

Ce que dit le texte Le Manifeste le définit par l'absence de propriété des moyens de production. Un salarié bien payé reste un prolétaire, et un petit propriétaire pauvre n'en est pas un tant qu'il travaille avec ce qui lui appartient.

On lit souvent Le prolétariat aurait disparu avec la grande usine et le travail ouvrier.

Ce que dit le texte La notion désigne un rapport et non un métier. Le texte de 1848 range déjà le médecin, le juriste et le savant parmi les travailleurs salariés ; la baisse du nombre des ouvriers d'industrie ne dit rien, à elle seule, du nombre de ceux qui vivent de la vente de leur force de travail.

On lit souvent Marx ferait du prolétariat une classe élue, vertueuse par sa souffrance et chargée d'une mission par l'histoire.

Ce que dit le texte Le Manifeste ne lui prête aucune qualité morale ; il décrit même, à côté de lui, une couche misérable des grandes villes que sa condition dispose à se vendre à la réaction. Ce qui distingue le prolétariat, c'est sa place : il ne peut défendre ses intérêts sans s'attaquer à la propriété de classe elle-même.

Vérifier sa compréhension

Un contremaître bien payé et un petit cordonnier pauvre : lequel est un prolétaire au sens du Manifeste ?

Le contremaître. Il ne possède rien de ce qui sert à produire et vit de la vente de sa capacité de travail. Le cordonnier est pauvre, mais il travaille avec ses propres outils et vend sa propre marchandise ; il ne deviendrait prolétaire qu'en perdant son échoppe.

Pourquoi Marx corrige-t-il plus tard l'expression « prix du travail » employée dans le Manifeste ?

Parce qu'au moment de la vente le travail n'existe pas encore. L'ouvrier vend sa force de travail, sa capacité de travailler pendant un temps donné. La distinction permet de comprendre la plus-value : le travail fourni peut produire plus que la valeur de cette force.

En quel sens la bourgeoisie produit-elle « ses propres fossoyeurs » ?

Le capital suppose des ouvriers qui se font concurrence. Or la grande industrie les rassemble dans les mêmes fabriques, égalise leurs conditions et facilite leurs liaisons. En organisant la production, la bourgeoisie rend possible l'union de ceux qu'elle exploite.

L'inventaire du prolétaire, en six temps

Une feuille d'inventaire à sept lignes (la terre, l'outil, l'atelier, le produit du travail, une patrie, une propriété, la force de travail) dont les six premières sont barrées d'un trait rouge ; la dernière porte la mention « à vendre, au jour le jour ».
Les lignes de l'inventaire sont barrées une à une ; il ne reste que la force de travail, à vendre au jour le jour. D'après le texte : Manifeste, partie I →

Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848), traduction Laura Lafargue (1897). Chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Manifeste du parti communiste, partie I, « Bourgeois et prolétaires », de la naissance du prolétariat jusqu'aux fossoyeurs ; partie II pour la patrie et la propriété ; la dernière ligne du texte pour les chaînes et le monde à gagner.

Chez Debord

Guy Debord reprend ce passage dans La Société du spectacle (1967). Le site frère, Lire Debord, l’explique thèse par thèse.

  • Thèse 26 →Le pronostic du Manifeste retourné : c’est la réussite de la bourgeoisie qui fait de presque tous des dépossédés.