La notion

ProlétariatProletariat

Le prolétariat n’est pas la pauvreté : c’est la classe de ceux qui, ne possédant aucun moyen de production, doivent vendre leur force de travail pour vivre. Le Manifeste le définit par ce qu’il n’a pas — ni terre, ni outil, ni patrie, ni propriété à garantir — et c’est de ce manque même qu’il tire sa thèse : une classe qui n’a rien à conserver ne peut s’émanciper qu’en abolissant toute appropriation de classe.

Ni les pauvres, ni les ouvriers en bleu

Le mot a une histoire plus ancienne que la classe qu'il désigne, et c'est elle qui rend la notion difficile. Dans la Rome antique, les proletarii étaient les citoyens de la dernière classe du cens, ceux qui ne possédaient rien d'autre que leur descendance ; le mot a gardé de cette origine une connotation de misère, et l'on entend encore spontanément par prolétaire un homme pauvre. Or le Manifeste ne définit pas le prolétariat par le revenu, et tout le sens de la notion se perd si on l'y ramène. La définition qu'on cite vient d'une note d'Engels à l'édition anglaise de 1888 : le prolétariat est la classe des ouvriers salariés modernes qui, ne possédant pas de moyens de production, sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre.

Toute la difficulté est dans cette négation. Un prolétaire bien payé reste un prolétaire, puisqu'il ne possède toujours que sa capacité de travailler ; un mendiant n'en est pas un, puisqu'il ne la vend pas. Le texte de 1848 le dit à sa manière, par un inventaire de ce qui manque plutôt que par un tableau de ce qui est. Il énumère en une ligne : le prolétaire est sans propriété, et il en tire aussitôt que ses relations de famille n'ont rien de commun avec celles de la famille bourgeoise. C'est de ce manque qu'il faut partir, parce que c'est lui, et non la souffrance, qui fonde la thèse politique du texte.

La restriction vaut aussi dans l'autre sens, et elle est moins remarquée. Le prolétariat n'est pas davantage la classe ouvrière au sens étroit, celle des usines et des mines. La bourgeoisie, dit le texte, a dépouillé de leur auréole les professions réputées vénérables : du médecin, du juriste, du prêtre, du poète, du savant, elle a fait des travailleurs salariés. La frontière ne passe pas entre le travail manuel et le travail intellectuel, mais entre ceux qui possèdent les moyens de produire et ceux qui doivent se louer à eux.

Où le texte le pose : une classe produite

Le prolétariat n'entre pas dans le Manifeste comme un sujet déjà constitué, mais comme un produit, et l'ordre de l'exposé le montre. Il n'apparaît qu'après l'histoire de la bourgeoisie, parce qu'il en est la conséquence : la bourgeoisie, écrit le texte, n'a pas seulement forgé les armes qui la tueront, elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes. Il se développe à la mesure du capital, et c'est pourquoi on ne peut le penser sans elle, comme on ne peut penser la bourgeoisie sans lui.

D'où viennent ces hommes ? Non d'une naissance, mais d'une chute. Les petits industriels, les marchands, les petits rentiers, les artisans et les paysans propriétaires tombent dans le Prolétariat, parce que leurs petits capitaux ne suffisent pas à employer les procédés de la grande industrie et que leur habileté est dépréciée par les nouveaux modes de production. Le prolétariat est fait de ceux qui ont perdu ce qu'ils avaient, et c'est ce que Le Capital reprendra, sur le terrain de l'histoire, sous le nom d'accumulation primitive : une séparation du producteur d'avec ses moyens de production.

La distinction : ce qu'il n'a pas

La distinction qui fait le concept est entre posséder et ne pas posséder les moyens de production, et elle a une conséquence que le texte formule dans le vocabulaire de l'échange. Celui qui ne possède rien d'autre que ses bras doit les vendre, et ce qu'il vend se traite comme une chose :

Les ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise comme tout autre article du commerce ; ils subissent, par conséquent, toutes les vicissitudes de la concurrence, toutes les fluctuations du marché.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

La grande industrie aggrave cette condition. Le machinisme et la division du travail enlèvent au travail son caractère individuel et tout attrait, et le producteur devient un simple appendice de la machine : la formule sera reprise et développée dans Le Capital, à la page de l'appendice de la machine.

Un point doit être relevé ici, parce qu'il marque la distance entre le texte de 1848 et l'œuvre de la maturité. Le Manifeste explique le niveau des salaires en écrivant que le prix du travail, comme celui de toute marchandise, est égal au coût de sa production. Marx abandonnera cette formulation. Ce que l'ouvrier vend n'est pas son travail, qui n'existe pas encore au moment de la vente, mais sa force de travail ; et c'est parce que le travail effectivement fourni peut valoir plus que cette force que la plus-value devient explicable. L'expression « prix du travail » deviendra dans Le Capital une forme irrationnelle, analysée comme telle à la page de la forme-salaire. Le texte de 1848 énonce le rapport ; il n'en a pas encore le concept.

Le mécanisme : une condition qui défait tout ordre

Qu'une classe ne possède rien a une conséquence qui dépasse de loin l'économie, et c'est là que le texte fait du manque une force. Tout ce qui, dans la société, se présente comme universel — la loi, la morale, la nation — suppose une propriété à protéger ; pour celui qui n'en a pas, ces universels apparaissent pour ce qu'ils sont. Les lois, la morale, la religion sont pour lui autant de préjugés bourgeois, derrière lesquels se cachent autant d'intérêts bourgeois.

La nation elle-même n'échappe pas à ce dépouillement. Le travail industriel moderne, identique en France, en Angleterre, en Amérique et en Allemagne, a dépouillé le Prolétaire de tout caractère national, et la deuxième partie en tire une réplique qui a fait scandale : aux bourgeois qui accusent les communistes de vouloir abolir la patrie, le texte répond que les ouvriers n'ont pas de patrie, et qu'on ne peut leur ravir ce qu'ils n'ont pas. La phrase n'est pas un programme, c'est un constat ; et le texte ajoute aussitôt que le prolétariat de chaque pays doit d'abord conquérir le pouvoir politique dans sa nation, ce qui le rend encore national, quoique nullement dans le sens bourgeois.

D'où la différence entre le prolétariat et toutes les classes opprimées qui l'ont précédé, qui est l'argument le plus fort du texte. Les classes montantes du passé avaient quelque chose à défendre, et elles l'ont imposé à la société une fois victorieuses. Les Prolétaires n'ont rien à eux à assurer ; ils ont au contraire à détruire toute garantie privée, toute sécurité privée existante. Une classe qui n'a rien à conserver ne peut pas fonder un nouvel ordre de propriété de classe : c'est ce qui fait de son émancipation autre chose qu'une relève, et ce que développe la page de la lutte des classes.

Ce que le concept ouvre : les fossoyeurs

Le texte ne décrit pas seulement une condition, il en déduit une issue, et il le fait par un raisonnement qui mérite d'être suivi pas à pas. Toutes les sociétés antérieures reposaient sur l'oppression d'une classe par une autre ; mais pour opprimer une classe, il faut au moins lui garantir de quoi vivre dans sa servitude. Le serf pouvait devenir membre de la commune, le bourgeois embryonnaire atteindre la position de bourgeois. L'ouvrier moderne, au contraire, loin de s'élever avec le progrès de l'industrie, descend toujours plus bas, et la bourgeoisie devient incapable de rester la classe dirigeante, puisqu'elle ne peut plus assurer à ses esclaves l'existence dans leur esclavage.

La conclusion de la première partie tient en une phrase, qui retourne le mouvement tout entier : la grande industrie remplace l'isolement des ouvriers par leur union au moyen de l'association, et la Bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs. On aurait tort d'y voir une simple image. Le texte a montré que la bourgeoisie ne peut exister sans capital, le capital sans salariat, et le salariat sans la concurrence des ouvriers entre eux ; or c'est cette concurrence que la concentration industrielle défait. Ce que la bourgeoisie produit pour vivre, elle le produit contre elle.

Le texte se referme sur le même manque qui a fondé la notion, devenu cette fois un argument :

Les prolétaires n’ont rien à y perdre, hors leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897)Lire dans le texte →

Les lectures et les contresens

Le premier contresens consiste à juger la notion par la sociologie d'un moment. On a annoncé à plusieurs reprises la disparition du prolétariat, à mesure que reculait la figure de l'ouvrier d'usine et que croissaient les employés, les techniciens, les services. L'argument confond la figure et le rapport : si le prolétariat se définit par la vente de la force de travail faute de moyens de production, la diminution des ouvriers d'industrie ne dit rien de son extension, et le texte lui-même, on l'a vu, comptait déjà le savant et le juriste parmi les travailleurs salariés.

Le deuxième porte sur la thèse de l'appauvrissement. Le Manifeste affirme que l'ouvrier tombe dans le paupérisme, et l'on a opposé à cette prédiction la hausse des salaires réels dans les pays industrialisés. La critique porte contre la lettre de 1848 ; elle porte beaucoup moins contre Le Capital, où la loi de l'accumulation ne dit pas que chaque ouvrier s'appauvrit sans cesse, mais que l'accumulation produit une population surnuméraire dont la pression règle les salaires. Nous tenons que c'est à cette seconde formulation qu'il faut juger la notion, et c'est elle que développe la page de l'armée de réserve.

Le troisième contresens fait du prolétariat une élection : une classe investie d'une mission par l'histoire, et vertueuse par sa souffrance. Le texte ne dit rien de tel. Il n'attribue au prolétariat aucune qualité morale, et il compte même, à côté de lui, une « voyoucratie » que ses conditions de vie disposent à se vendre à la réaction. Ce qui le distingue n'est pas d'être meilleur, mais d'être placé de telle sorte qu'il ne peut défendre ses intérêts sans s'attaquer à la propriété de classe elle-même ; et le texte en appelle moins à une mission qu'à une organisation, dont il sait qu'elle est sans cesse défaite par la concurrence.

Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste (1848) — traduction Laura Lafargue (1897) — et chacune mène au passage dans la liseuse.

Où Marx l'établit

Manifeste du parti communiste, partie I, « Bourgeois et prolétaires » — de la naissance du prolétariat aux fossoyeurs ; partie II pour la patrie et la propriété ; la dernière ligne du texte pour les chaînes et le monde à gagner.