« Il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche »

Commentaire guidé · Le Capital, Livre I · chapitre 7, partie I

Le passage le plus cité du Capital hors de l’économie politique, et le plus souvent lu à contresens, comme une anthropologie du travail en général dont le reste du livre serait l’application. Nous en proposons une lecture suivie — situation, problème, moments, traductions — en montrant qu’il est d’abord un étalon de méthode. Ce n’est pas un corrigé : ce texte n’a pas été donné à l’agrégation, et seuls les rapports du jury disent ce qu’un jury attend.

L'extrait commenté, dans la traduction de Joseph Roy

[1]Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature

L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mou­vement afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. [2]Nous ne nous arrê­terons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ, c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but, dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. [3]Et cette subordination n’est pas momentanée. L’œuvre exige pendant toute sa durée, outre l’effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d’une tension constante de la volonté. Elle l’exige d’autant plus que par son objet et son mode d’exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu’il se fait moins sentir à lui, comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot, qu’il est moins attrayant.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre VII — traduction Joseph Roy (1872)Lire le passage dans le texte →

Chapitre VII, partie I. Le texte que sert Wikisource n'a pas de point après « la nature » ; nous le reproduisons tel quel, pour que chaque ligne mène au passage dans la liseuse. Les chiffres entre crochets marquent le découpage en trois moments que nous proposons.

Où l'extrait se trouve, et pourquoi il vient là

L'extrait ouvre la troisième section du livre, et il ne se comprend qu'à partir du geste qui la sépare de la deuxième. Le chapitre VI s'est achevé sur le marché, où l'homme aux écus a acheté à sa valeur une marchandise singulière, la force de travail ; il reste à la consommer, et la consommation de cette marchandise est le travail lui-même. Marx pourrait donc entrer directement dans l'atelier capitaliste. Il ne le fait pas, et c'est la première chose à expliquer : la production de valeurs d'usage ne changeant pas de nature parce qu'elle s'exécute pour le compte d'un capitaliste, il nous faut d'abord examiner le mouvement du travail utile en général, abstraction faite de tout cachet particulier qu'une époque peut lui imprimer.

La place de l'extrait est donc celle d'un préalable, et ce préalable a une fonction précise dans l'économie du chapitre. Le chapitre VII considère un seul et même procès sous deux rapports, d'abord comme procès de travail, ensuite comme procès de valorisation ; or on ne peut dire ce que la forme capitaliste ajoute au travail qu'à condition d'avoir établi, auparavant et séparément, ce que le travail est hors d'elle. L'extrait fournit ce terme de comparaison. Le paragraphe qui le suit en tire aussitôt la décomposition analytique, puisque voici les éléments simples dans lesquels le procès de travail se décompose : l'activité, son objet et son moyen. C'est seulement après ce détour que Marx revient au capital, pour noter que l'ouvrier travaille sous le contrôle du capitaliste auquel son travail appartient.

La difficulté propre de l'extrait

La difficulté tient à ce que ce passage paraît sortir du livre qui le contient, et l'on ne l'explique bien qu'à condition de formuler les deux questions qu'il pose.

  1. Pourquoi une critique de l'économie politique a-t-elle besoin d'une définition du travail valable pour toutes les sociétés ?

    La question de la méthode. Elle est d'autant plus pressante que Marx reproche partout ailleurs aux économistes de tenir pour éternel ce qui est historique.

  2. Pourquoi cette définition s'achève-t-elle sur la contrainte, et non sur la liberté qu'elle semblait annoncer ?

    La question du mouvement du texte. Il commence par ce qui distingue l'homme de l'abeille, et il finit sur une volonté tendue et sur un travail « moins attrayant ».

Toute la difficulté est là : si le passage était une anthropologie, sa fin serait une digression, et s'il était déjà une description du travail capitaliste, son début serait un hors-sujet. Nous proposons dès lors de le lire comme la démonstration de ceci :

le travail humain se définit par la subordination d'un procès naturel à un but connu d'avance, et cette définition, loin d'être une norme de ce que le travail devrait être, est un étalon qui situe par avance le point exact où une forme sociale pourra se loger, celui de la volonté qui doit se soumettre à un but.

Cette thèse vaut pour tout l'extrait, et le mouvement du texte s'en déduit en trois temps :

  1. Marx pose d'abord le travail comme un procès entre l'homme et la nature, où l'homme agit en puissance naturelle ;
  2. il établit ensuite ce qui le rend exclusivement humain, la préexistence idéale du résultat, qui fait du but une loi ;
  3. il montre enfin que cette loi exige une volonté tendue d'autant plus que le travail est moins un libre jeu des forces, et c'est là que le chapitre rejoindra le capital.

Premier moment : un procès entre l'homme et la nature

Revoir ce moment dans l’extrait

La première phrase est une définition, et ce qu'elle refuse importe autant que ce qu'elle pose. Le travail n'y est pas d'abord l'œuvre d'un esprit qui s'imposerait à une matière inerte : il est un acte qui se passe entre l'homme et la nature, et l'homme y figure lui-même comme une puissance naturelle. Il n'y a donc pas, au point de départ, deux ordres de réalité dont il faudrait ensuite expliquer la rencontre ; il y a une nature qui agit sur la nature par l'intermédiaire de l'un de ses êtres, et les organes que l'homme met en mouvement, bras et jambes, tête et mains, sont énumérés comme des forces parmi d'autres. Le texte allemand est plus net encore, puisqu'il fait du travail le procès par lequel l'homme règle et contrôle par sa propre action son échange de matière avec la nature ; cette proposition manque chez Roy, et nous y revenons plus bas.

La phrase suivante introduit une réciprocité qui est le véritable apport de ce moment. En agissant sur la nature extérieure et en la modifiant, l'homme modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Le travail n'est donc pas seulement la transformation d'un objet par un sujet déjà constitué : il est aussi ce par quoi le sujet se forme, de sorte que les capacités humaines ne précèdent pas l'activité qui les exerce. On mesure la portée de cette remarque pour la suite du livre : si les facultés se développent dans le travail, une forme de travail qui les réduit à un geste unique ne se contente pas d'employer l'homme autrement, elle le fait autre. C'est exactement ce que la quatrième section établira de la manufacture et de la machine.

Deuxième moment : l'architecte et l'abeille

Revoir ce moment dans l’extrait

Le deuxième moment commence par une exclusion de méthode, qu'il faut commenter avant l'exemple célèbre. Marx écarte cet état primordial du travail où il n'a pas encore dépouillé son mode purement instinctif, et il déclare que son point de départ est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l'homme. Il ne s'agit pas de décrire l'origine du travail, mais de fixer l'objet de l'analyse ; le texte ne raconte pas comment l'homme est sorti de l'animalité, il choisit de ne considérer que ce qui, dans le travail, n'a pas d'équivalent animal.

L'exemple est construit pour empêcher un contresens que le lecteur commet pourtant presque toujours. Marx concède d'abord à l'animal la supériorité de l'exécution : l'araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l'abeille confond l'habileté de plus d'un architecte. La différence ne tient donc pas au degré de perfection, et c'est pourquoi l'architecte choisi est le plus mauvais et l'abeille la plus experte. Elle tient au lieu de la forme : l'architecte a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche, si bien que le résultat préexiste idéalement dans l'imagination du travailleur. Ce qui distingue le travail humain n'est pas qu'il réussisse mieux, mais qu'il soit l'effectuation d'une forme qui existait déjà, sous une autre modalité, avant lui.

La phrase qui suit tire de cette préexistence sa conséquence décisive, et c'est elle qui porte la thèse. L'homme n'opère pas seulement un changement de forme dans les matières naturelles : il y réalise son propre but, dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d'action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Le vocabulaire est celui de la finalité, et l'on songe à l'architecte d'Aristote, qui est l'exemple canonique de la cause finale ; mais la finalité change ici de statut. Le but n'est pas une fin naturelle inscrite dans la chose, il est une représentation qui commande, et il commande comme une loi. La liberté du travailleur, si l'on veut employer ce mot, ne consiste donc pas à faire ce qu'il veut, mais à soumettre ce qu'il fait à un but qu'il sait ; et le texte ne dit pas que ce but doive être celui du travailleur pour être efficace. C'est cette indétermination, silencieuse ici, que la seconde partie du chapitre remplira, lorsque le but deviendra celui de l'acheteur de la force de travail.

Troisième moment : la volonté tendue, et le travail moins attrayant

Revoir ce moment dans l’extrait

Le troisième moment commence par une négation qui prolonge la précédente : cette subordination n'est pas momentanée. Le but ne s'impose pas une fois pour toutes au commencement de l'ouvrage, comme un plan qu'il suffirait ensuite d'exécuter mécaniquement ; il exige, pendant toute la durée du travail, outre l'effort des organes, une attention soutenue, laquelle ne résulte elle-même que d'une tension constante de la volonté. La téléologie du deuxième moment se révèle ainsi coûteuse : être l'architecte et non l'abeille, c'est devoir se tenir soi-même, à chaque instant, sous la loi de son propre but.

La dernière phrase transforme cette exigence en grandeur variable, et c'est par elle que l'extrait cesse d'être une définition intemporelle. L'attention est exigée d'autant plus que le travail, par son objet et son mode d'exécution, entraîne moins le travailleur, qu'il se fait moins sentir à lui comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles, en un mot qu'il est moins attrayant. Il y a donc deux manières pour un travail d'obtenir la subordination de la volonté : être assez proche d'un libre jeu pour que la volonté s'y porte d'elle-même, ou être assez étranger à ce jeu pour qu'il faille l'y contraindre. Le mot « attrayant », dont on peut entendre qu'il fait écho au travail attrayant que Fourier opposait au travail répugnant de la civilisation, désigne le premier pôle comme une possibilité réelle du travail humain, et non comme une utopie.

On comprend alors pourquoi l'extrait s'achève là et non sur l'architecte. La définition générale contient une variable, le rapport entre le jeu des forces et la contrainte de la volonté, que la forme sociale du travail fixera. Le capital ne changera rien à ce que le travail est en général, et Marx le maintient ; mais il portera cette variable à son extrême, en parcellisant la tâche et en la confiant à la machine, jusqu'au point où l'attention exigée ne sera plus que la vigilance d'un appendice. L'étalon posé ici est celui à l'aune duquel cette extrémité deviendra mesurable.

Roy et l'allemand : ce que la traduction française ne dit pas

Ce site sert la traduction de Joseph Roy, publiée de 1872 à 1875 et revue par Marx, qui lui reconnaissait une valeur propre à côté de l'original. Sur ce passage, pourtant, elle est plus courte que le texte allemand de référence, et deux de ses omissions touchent au cœur du commentaire. Nous les rapportons ici à l'allemand des œuvres de Marx et Engels (MEW, tome 23), sans prétendre dire comment d'autres traductions les rendent : on commente le texte du sujet, dans la traduction du sujet.

Six écarts entre la traduction de Roy et le texte allemand
Le pointRoy (1872)Allemand (MEW 23)
L'échange de matièreLa proposition qui fait du travail la régulation d'un échange de matière avec la nature n'a pas d'équivalent chez Roy.un acte qui se passe entre l'homme et la natureein Prozeß zwischen Mensch und Natur, ein Prozeß, worin der Mensch seinen Stoffwechsel mit der Natur durch seine eigne Tat vermittelt, regelt und kontrolliert
La maîtrise de soiL'allemand ajoute que l'homme soumet le jeu de ses propres forces à son autorité : la contrainte du troisième moment est annoncée dès le premier.développe les facultés qui y sommeillententwickelt die in ihr schlummernden Potenzen und unterwirft das Spiel ihrer Kräfte seiner eignen Botmäßigkeit
La matière de la celluleavant de la construire dans la ruchebevor er sie in Wachs baut
La préexistence« Vorstellung » dit la représentation plutôt que l'imagination, et l'allemand situe le résultat au terme du procès avant de dire qu'il était déjà là au commencement.Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l'imagination du travailleurAm Ende des Arbeitsprozesses kommt ein Resultat heraus, das beim Beginn desselben schon in der Vorstellung des Arbeiters, also schon ideell vorhanden war
Le butson propre but, dont il a conscienceseinen Zweck, den er weiß
Volonté et attentionRoy fait de l'attention l'effet de la volonté ; l'allemand fait de l'attention la manière dont se manifeste une volonté conforme au but.une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d'une tension constante de la volontéder zweckmäßige Wille, der sich als Aufmerksamkeit äußert

La première omission est la plus lourde, en cela qu'elle affaiblit ce que le premier moment a de plus original : sans l'échange de matière, l'homme reste une « puissance naturelle », mais on ne voit plus que le travail est la condition d'un métabolisme sans lequel il n'y aurait ni société ni vie. Qui commente dans une traduction faite sur l'allemand devra donc donner à cette idée une place que la lecture de Roy ne suggère pas.

Les contresens que l'extrait appelle

Ce passage n'a pas été donné à l'agrégation : ce qui suit n'est pas tiré d'un rapport du jury, mais de la lecture que nous proposons, et l'on le confrontera aux exigences générales que les rapports rappellent et que la page de l'agrégation 2027 rassemble.

  • Lire une anthropologie normative

    Le passage ne dit pas ce que le travail devrait être et que le capital l'empêcherait d'être ; il fixe un point de départ, et Marx maintient que la production pour le capital ne change pas la nature du travail utile. En faire le portrait d'une essence perdue, c'est lire les Manuscrits de 1844 dans le Capital.

  • Prendre la préexistence idéale pour un idéalisme

    Le but précède le résultat, mais il ne se réalise que « dans les matières naturelles », par une puissance naturelle, et il commande à la volonté comme une loi. L'extrait ne donne aucune primauté à l'esprit sur la matière ; il décrit une nature qui agit sur elle-même selon une représentation.

  • Faire de l'abeille un moins bon architecte

    Marx accorde expressément à l'animal la supériorité de l'exécution. La différence n'est pas de degré, et le choix du « plus mauvais » architecte est là pour l'interdire.

  • S'arrêter à l'architecte

    Un commentaire qui explique longuement l'exemple et paraphrase les deux dernières phrases manque le mouvement du texte, qui va de la finalité à la contrainte ; c'est pourtant la fin qui relie l'extrait au chapitre et au livre.

  • Oublier que le passage est provisoire

    Il ouvre un chapitre qui considère le même procès sous deux rapports. Le commenter sans dire qu'il sera repris comme procès de valorisation, c'est manquer sa fonction d'étalon.

Ce que l'extrait engage, et jusqu'où le prolonger

Rattacher l'extrait au projet de l'œuvre, c'est rappeler que la critique de l'économie politique a besoin d'un terme qui ne soit pas historique pour faire apparaître comme historique ce que l'économie tient pour naturel. Le procès de travail est ce terme ; il ne sert pas à célébrer le travail, mais à mesurer ce que les formes sociales en font.

Sans quitter le chapitre

Au-delà, et en conclusion

  • Les Manuscrits de 1844 pensaient déjà le travail comme activité par laquelle l'homme se produit en produisant, et l'objectivation y précède le travail aliéné ; la parenté est réelle, mais le Capital ne parle plus d'une essence que le travail réaliserait ou perdrait.
  • Le chapitre XV montre l'étalon atteint à son extrême, lorsque l'ouvrier ne se sert plus de l'outil mais sert la machine : c'est la page de l'appendice de la machine.
  • Aristote, dont l'architecte est l'exemple de la cause finale, et Hegel, qui pensait le travail comme la forme où la conscience se reconnaît dans son œuvre, sont les interlocuteurs que le passage suppose sans les nommer ; ils ne peuvent venir qu'en conclusion, une fois le texte expliqué.

L’extrait et les citations sont relevés dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre VII — traduction Joseph Roy (1872) — et chacun mène au passage dans la liseuse.