Valeur d'usage et valeurGebrauchswert / Wert
Le litre pour le vin, le gramme pour ce qu'on pèse, le mètre pour la toile : à chaque espèce de chose utile sa mesure. Aucune ne dit ce qui rend le vin échangeable contre la toile. L. F. Labrousse, gravure d'après J. P. Delion, Usage des nouvelles mesures, Paris, 1800. Bibliothèque nationale de France, domaine public.
En bref
La valeur d'usage et la valeur sont, chez Marx, les deux faces de toute marchandise. La valeur d'usage est l'utilité d'une chose : elle tient à son corps, à ce que la chose est. La valeur est ce qui la rend échangeable : une quantité de travail humain, mesurée par le temps socialement nécessaire pour la produire. Marx pose cette distinction à la première page du Capital (1867). La difficulté est du côté de la valeur, qu'on ne trouve dans aucune chose prise à part.
Ce qu'il faut retenir
- Une marchandise est deux choses à la fois : un objet utile, dont l'utilité tient à ses propriétés physiques, et une valeur, qui ne contient pas un atome de matière.
- Comme objets utiles, les marchandises diffèrent par la qualité et se mesurent chacune à sa façon. Comme valeurs, elles ne diffèrent plus que par la quantité.
- Ce qu'elles ont en commun, une fois l'utilité mise de côté, c'est d'être des produits du travail humain en général, dont la grandeur se mesure par la durée.
- Seul compte le temps socialement nécessaire, aux conditions moyennes : un ouvrier lent ne crée pas plus de valeur, et une machine nouvelle fait baisser celle des produits semblables.
- L'air ou un sol vierge, utiles sans travail, sont des valeurs d'usage sans être des valeurs. La richesse a deux sources, la nature et le travail ; la valeur, une seule.
Pour aller plus loin, l'essai se lit en 10 minutes.
Pourquoi Marx dit-il qu'une marchandise est deux choses ?
Parce qu'une marchandise sert à quelque chose et qu'elle s'échange contre autre chose. La première propriété tient à son corps ; la seconde ne se trouve nulle part dans ce corps.
Prenons un mètre de toile. On le touche, on le mesure, on en fait une chemise. Son utilité n'a rien d'énigmatique, et Marx la règle en quelques lignes : l’utilité d’une chose fait de cette chose une valeur d’usage
. Cette utilité ne flotte pas autour de l'objet : déterminée par les propriétés du corps de la marchandise, elle n’existe point sans lui
. Le fer coupe parce qu'il est dur, le froment nourrit parce qu'il est du froment. Aucune société n'a besoin d'une théorie pour le savoir.
Mais la toile s'échange aussi contre du fer, dans une certaine proportion, et ce rapport ne se lit sur aucune de ses faces. Marx le dit avec une allusion à Shakespeare : la valeur diffère de la veuve l'Éveillé, l'amie de Falstaff, qu’on ne sait où la prendre
. Le corps de la marchandise est grossier, palpable, et pourtant il n’est pas un atome de matière qui pénètre dans sa valeur
. On peut tourner l'objet dans tous les sens : comme valeur, il reste insaisissable.
D'où la formule qui ouvre la troisième partie du chapitre. Les marchandises ne sont marchandises que parce qu’elles sont deux choses à la fois, objets d’utilité et porte-valeur
. La difficulté est d'un genre inhabituel. On ne cherche pas une propriété cachée dans la chose, comme le chimiste cherche un élément dans un minerai. On cherche à comprendre comment une chose peut porter une détermination que son corps ne contient pas.
Pourquoi le livre commence-t-il par cette distinction ?
Parce que la marchandise est la forme élémentaire de la richesse dans la société capitaliste, et que tout ce qui suit la suppose. Marx doit aussi, en chemin, corriger le vocabulaire qu'il a emprunté.
Marx aurait pu commencer par le capital, par les classes ou par l'usine. Il commence par une marchandise isolée, qu'il appelle la forme élémentaire de cette richesse
, celle des sociétés où domine le mode de production capitaliste et qui s'annonce comme une immense accumulation de marchandises. La plus-value, la journée de travail, l'accumulation : rien de cela ne se comprend si l'on a manqué la distinction de la première page. Et rien n'y sera supposé qui n'ait été établi là.
Le titre de cette première partie parle de « valeur d'usage et valeur d'échange ou valeur proprement dite ». Marx y suit encore la manière de parler ordinaire, qui confond les deux derniers termes. Dans la troisième partie du chapitre, il revient sur ses propres mots : dire que la marchandise est valeur d'usage et valeur d'échange, pris à la lettre c’était faux
. Il corrige aussitôt :
La marchandise est valeur d’usage ou objet d’utilité, et valeur.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre premier, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
La valeur est la détermination sociale que la marchandise possède. La valeur d'échange, c'est-à-dire la proportion dans laquelle elle s'échange contre une autre, en est la forme, la manière dont elle se montre. On parlera donc ici de valeur, et l'on gardera « valeur d'échange » pour cette forme.
L'ordre du chapitre suit cette progression : les deux facteurs de la marchandise, puis le double caractère du travail, puis la forme de la valeur, et enfin le fétichisme. On ne saisit pas le dernier terme sans le premier. C'est une bonne raison de ne pas commencer la lecture du Capital par les pages sur le fétichisme, si tentant que ce soit.
Comment des choses incomparables deviennent-elles comparables ?
En laissant de côté ce qui les rend utiles. Il ne leur reste alors qu'une propriété commune : être des produits du travail humain.
La phrase décisive est si brève qu'on la lit souvent sans s'y arrêter :
Comme valeurs d’usage, les marchandises sont avant tout de qualité différente ; comme valeurs d’échange, elles ne peuvent être que de différente quantité.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre premier, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Comme objets utiles, la toile et le fer n'ont pas de commune mesure. Demander combien de fer il y a dans un mètre de toile n'a aucun sens. Chaque espèce de chose utile se mesure d'ailleurs à sa façon, au mètre, au poids, au boisseau, et Marx note que la découverte des usages des choses et de leurs mesures est une œuvre de l’histoire
, qui tient en partie à la nature des objets, en partie à la convention. La gravure en tête de page le montre : en 1800, à Paris, on apprend au public les nouvelles mesures, une par espèce de chose.
Comme valeurs, au contraire, la toile et le fer ne diffèrent plus que par un plus ou un moins. Il faut donc qu'ils soient devenus, sous ce rapport, la même chose. Marx cite le « vieux Barbon », Nicholas Barbon, économiste anglais du XVIIe siècle, qui le disait sans en chercher la raison : une espèce de marchandise est aussi bonne qu’une autre, quand sa valeur d’échange est égale
. Reste à trouver ce qu'il y a de commun.
Marx procède par soustraction. La valeur d’usage des marchandises une fois mise de côté, il ne leur reste plus qu’une qualité, celle d’être des produits du travail
. Le produit du travail a pourtant changé en route. Ce qui distinguait le tissage de la couture tenait à la toile et à l'habit ; si l'on écarte la toile et l'habit, on écarte aussi cette différence. Il ne reste des travaux que une dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée
.
Ce résidu, Marx le décrit d'une image : ils ont tous une même réalité fantômatique
. Le mot convient. On ne trouverait pas ce résidu en coupant la chose en deux : il est ce qui reste d'elle quand on a ôté tout ce qui en faisait cette chose-ci.
Quel temps de travail fait la valeur ?
Le temps socialement nécessaire, c'est-à-dire celui qu'exige la production avec l'habileté, l'intensité et les moyens ordinaires d'une société donnée. Le temps qu'un individu y passe en plus ne compte pas.
Si la substance de la valeur est le travail, sa grandeur se mesure à la durée. Marx formule lui-même l'objection qui vient à l'esprit : dans ce cas, plus un homme est paresseux ou inhabile, plus sa marchandise a de valeur
, puisqu'il met plus de temps à la faire. La réponse tient dans un adjectif. Le temps qui compte est le temps de travail nécessaire en moyenne ou le temps de travail nécessaire socialement
, celui qu'exige un travail exécuté avec le degré moyen d’habileté et d’intensité et dans des conditions qui, par rapport au milieu social donné, sont normales
. C'est ce qui sépare la théorie du Capital d'une théorie naïve où chacun créerait autant de valeur qu'il peine.
Marx en donne un exemple tiré de l'histoire anglaise : après l’introduction en Angleterre du tissage à la vapeur, il fallut peut-être moitié moins de travail qu’auparavant pour transformer en tissu une certaine quantité de fil
. Le tisserand à la main, lui, travaille comme la veille, mais son heure ne représenta plus que la moitié d’une heure sociale de travail
.
Un exemple
Avant les métiers mécaniques, il faut en moyenne dix heures pour tisser une pièce de toile. La pièce vaut dix heures de travail social. Les métiers à vapeur arrivent et font la même pièce en cinq heures. Désormais, dans ce pays, la pièce vaut cinq heures, quel que soit l'endroit où elle a été tissée.
Le tisserand qui garde son vieux métier met toujours dix heures. Il travaille aussi bien qu'avant, et sa pièce s'échange comme celle des autres, contre cinq heures. La moitié de sa journée ne compte plus. Les chiffres sont inventés ; le rapport de un à deux est celui que donne Marx.
La valeur d'une marchandise peut donc changer sans que rien change en elle. Elle varie avec la productivité du travail, et Marx en donne d'autres cas : la même quantité de travail est représentée par 8 boisseaux de froment, si la saison est favorable, par 4 boisseaux seulement dans le cas contraire
; les diamants, rares dans la couche supérieure du sol, demandent beaucoup de recherche et représentent beaucoup de travail sous un petit volume
. On ne constate pas la valeur sur un objet isolé. Elle est un rapport à l'ensemble du travail d'une société.
Une dernière condition est souvent oubliée : une chose peut être utile et produit du travail humain, sans être marchandise
. Le paysan qui mange son propre pain ne crée qu'une valeur d'usage pour lui-même. Pour produire des marchandises, il doit non-seulement produire des valeurs d’usage, mais des valeurs d’usage pour d’autres, des valeurs d’usage sociales
. La valeur n'existe que là où les produits sont faits pour être échangés.
Qu'est-ce qui n'a pas de valeur ?
Tout ce qui est utile sans venir du travail humain : l'air, une prairie naturelle, un sol vierge. La distinction sépare ainsi la richesse, qui a deux sources, de la valeur, qui n'en a qu'une.
Marx le pose sans détour : une chose peut être une valeur d’usage sans être une valeur
. Il suffit qu'elle soit utile à l'homme sans provenir de son travail. Tels sont l’air, des prairies naturelles, un sol vierge
. La proposition est aujourd'hui l'une des plus discutées du chapitre. Elle dit que la valeur ne mesure pas l'utilité d'une chose, ni sa rareté. Ce qui ne coûte aucun travail n'a pas de valeur, si utile soit-il.
La valeur d'usage, elle, ne dépend d'aucune époque. Les valeurs d'usage, écrit Marx, forment la matière de la Richesse
, quelle que soit la forme sociale de cette richesse. Dans la société que nous avons à examiner, elles sont en même temps les soutiens matériels de la valeur d’échange
. Ce partage commande tout le livre. Il y a dans le travail ce qui vaut pour toutes les sociétés, et ce qui tient à la forme historique où il s'exerce.
Le travail utile appartient au premier côté. En tant qu'il produit des choses utiles, écrit Marx, le travail, indépendamment de toute forme de société, est la condition indispensable de l’existence de l’homme, une nécessité éternelle
. Il ne fait pourtant pas tout. Les corps des marchandises sont des combinaisons de deux éléments, matière et travail
; si l'on en retire tous les travaux utiles, il reste toujours un résidu matériel, un quelque chose fourni par la nature et qui ne doit rien à l’homme
. Marx en tire la conclusion avec une formule de William Petty :
Le travail n’est donc pas l’unique source des valeurs d’usage qu’il produit, de la richesse matérielle. Il en est le père, et la terre, la mère, comme dit William Petty.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre premier, traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
On ne peut donc pas prêter à Marx l'idée que toute richesse viendrait du travail. Il soutient une thèse plus étroite et plus exacte : la richesse a deux sources, la nature et le travail, et seul le travail fait la valeur.
Comment lire cette distinction, et quels contresens éviter ?
L'abstraction dont parle Marx, c'est l'échange qui l'accomplit, tous les jours. Trois contresens courants se corrigent en relisant le chapitre.
On croit souvent que Marx fait une abstraction de théoricien, comme le physicien néglige les frottements dans un calcul. Il décrit en fait une abstraction que la société opère. Personne, sur le marché, ne décide qu'une heure de tissage vaut une heure de couture : les échanges le font, chaque jour, en mettant la toile et l'habit en proportion. La « réalité fantomatique » est ce à quoi les produits sont ramenés dans les faits. C'est ce qui donne au chapitre son étrangeté.
Une question reste ouverte, et nous refusons de la refermer trop vite. Si la valeur ne mesure ni l'utilité ni la rareté, elle ne compte pour rien ce que la nature fournit sans travail, l'air, un sol, une forêt. Certains y voient un défaut de l'analyse. Nous y voyons plutôt l'un de ses résultats : Marx décrit une forme sociale qui ignore l'épuisement d'un sol, et l'aveuglement appartient à cette forme avant d'appartenir à la théorie qui la décrit.
On lit souvent La valeur serait une propriété des choses, comme leur poids, que l'échange ne ferait que constater.
Ce que dit le texte Pas un atome de matière n'entre dans la valeur. Elle n'apparaît que dans le rapport d'une marchandise à une autre, et c'est pourquoi la troisième partie du chapitre étudie sa forme. Une chose seule, dans un monde sans échange, resterait aussi utile, et n'aurait aucune valeur.
On lit souvent Si la valeur est du travail, la théorie échoue devant un tableau de maître, un terrain bien placé ou un diamant trouvé par hasard, qui se vendent très cher.
Ce que dit le texte Le chapitre premier ne parle pas encore des prix, et il exclut de la valeur ce qui ne provient pas du travail. Il traite des marchandises que l'on reproduit. Le prix d'un sol relève de la rente foncière, que Marx étudie au Livre III.
On lit souvent Pour Marx, l'utilité ne jouerait aucun rôle dans la valeur : il suffirait d'avoir travaillé pour avoir créé de la valeur.
Ce que dit le texte Le chapitre dit l'inverse : aucun objet ne peut être une valeur s’il n’est une chose utile
. Un travail dépensé à produire une chose dont personne n'a l'usage ne crée pas de valeur. L'utilité est la condition de la valeur ; elle n'en donne pas la grandeur.
Vérifier sa compréhension
Pourquoi le tisserand à la main voit-il le produit de son heure perdre la moitié de sa valeur quand arrive le tissage à la vapeur ?
Parce que la valeur se mesure au temps qu'exige la production dans les conditions ordinaires de sa société. Quand les métiers mécaniques font le même tissu en deux fois moins de temps, son heure de travail ne compte plus que pour une demi-heure sociale. Rien n'a changé dans sa toile ni dans son effort.
Que reste-t-il des marchandises quand on fait abstraction de leur valeur d'usage ?
Il ne leur reste qu'une qualité : être des produits du travail humain. Et ce travail lui-même a perdu sa forme particulière, puisque ce qui distingue le tissage de la couture tenait à l'objet produit. Il ne reste qu'une dépense de force humaine en général, que Marx appelle une réalité fantomatique.
Une prairie naturelle a-t-elle une valeur au sens de Marx ?
Non : elle est utile, donc c'est une valeur d'usage, mais elle ne provient d'aucun travail. Elle compte dans la richesse d'une société sans entrer dans la valeur. Qu'on puisse la vendre à un prix est une autre question, que la théorie de la rente traite plus loin.
Trois choses, trois mesures, puis une seule
Les citations viennent du texte que ce site sert : Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre premier, traduction Joseph Roy (1872). Chacune mène au passage dans la liseuse.
Où Marx l'établit
Livre I, première section, chapitre premier, « La marchandise », première partie : c'est la première page du livre. La correction de vocabulaire (valeur et non valeur d'échange) se lit dans la troisième partie du même chapitre.
Le voir fonctionner
Chez Debord
Guy Debord reprend ce passage dans La Société du spectacle (1967). Le site frère, Lire Debord, l’explique thèse par thèse.
- Thèse 46 →Le couple du premier chapitre du Capital, et pourquoi les besoins sont désormais fabriqués.
- Thèse 47 →La « baisse tendancielle de la valeur d’usage », qui détourne une loi du Livre III.
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