Le Capital, Livre I · Section III
Chapitre XLa journée de travail
Chapitre 8 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 10 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
On le lit souvent comme une parenthèse historique au milieu d'une démonstration. Il en est la suite nécessaire : puisque aucune loi de l'échange ne fixe la longueur de la journée, il ne reste qu'à établir ce qui l'a fixée — et les rapports d'inspecteurs, qui en occupent la plus grande part, sont la preuve et non l'illustration.
Une question que les chapitres précédents rendent inévitable
Le chapitre X est souvent lu comme une parenthèse historique au milieu d'une démonstration, et c'est ce contresens qui en rend la lecture si pénible : on y cherche la suite de l'argument, on y trouve des rapports d'inspecteurs, et l'on croit que Marx a changé de sujet. Il n'en a pas changé. Le chapitre répond à une question que la théorie a posée et qu'elle ne peut pas trancher par ses seuls moyens, si bien que la réponse ne pouvait être que de cette espèce.
La question tient en une ligne. Le chapitre IX a défini le taux de la plus-value comme le rapport du surtravail au travail nécessaire ; or de ces deux grandeurs, la seconde est déterminée — par la valeur des subsistances que la force de travail consomme —, et la première ne l'est par rien. Ce qui décide de la longueur totale de la journée, et donc du taux, restait à établir. Le chapitre X établit que ce n'est pas une loi de l'échange, et c'est pour cette raison qu'il doit sortir de l'échange pour trouver ce que c'est. Le concept qui en résulte a sa page propre, la journée de travail ; celle-ci suit le chapitre qui le construit.
Pourquoi il vient à cette place
La troisième section du livre s'intitule « La production de la plus-value absolue », et l'ordre de ses cinq chapitres n'est pas indifférent. Le chapitre VII montre que le procès de travail est en même temps un procès de valorisation ; le chapitre VIII distingue la part du capital qui transmet sa valeur de celle qui en crée ; le chapitre IX mesure l'exploitation. Il faut que ces trois opérations aient été faites pour que la question de la durée se pose correctement : avant elles, on ne saurait pas ce que l'on allonge en allongeant la journée.
La place du chapitre se justifie aussi par ce qui le suit. Le chapitre XI prend la journée comme une donnée et calcule la masse de plus-value que produit un nombre donné d'ouvriers ; il suppose donc résolue la question que le chapitre X a posée. Et la quatrième section s'ouvre sur la plus-value relative, c'est-à-dire sur ce qui reste au capital lorsque la journée est bornée. C'est seulement à l'issue du chapitre X, parce qu'il a montré que la borne existe et d'où elle vient, que ce passage devient intelligible. On comprend dès lors que le chapitre soit le pivot de la première moitié du livre : il clôt la plus-value absolue en montrant sa limite, et il rend la suite nécessaire.
Comment il est construit
Le chapitre compte près de vingt-cinq mille mots dans la traduction de Roy ; il est l'un des plus longs du livre sans en être le plus long, puisque le chapitre XV, sur le machinisme, fait près du double. Il se divise en sept parties, et leur répartition dit à elle seule ce qu'est le chapitre.
Les deux premières posent l'argument et ne font pas le cinquième de l'ensemble. La première borne la grandeur ; la seconde, « Boyard et fabricant », compare le surtravail capitaliste à la corvée, et cette comparaison est décisive plutôt qu'érudite, puisqu'elle montre que le capital n'a point inventé le surtravail
. Ce qui distingue les deux régimes n'est pas l'existence du travail non payé mais sa visibilité : sous la forme de corvée, le surtravail est rigoureusement distinct du travail nécessaire
, quand le salariat le fond dans une journée unique.
Les troisième et quatrième parties font l'enquête — les branches que la loi ne limite pas, puis le travail de nuit et le système des relais — et occupent près d'un tiers du chapitre. La cinquième opère un renversement historique sur lequel nous reviendrons. La sixième, à elle seule près d'un tiers, retrace la législation anglaise de 1833 à 1864 ; la septième, brève, en suit le contrecoup dans d'autres pays. Qui dispose de peu de temps lira donc les deux premières en entier, la troisième par morceaux, et la sixième en entier.
Une preuve d'espèce historique
Toute la difficulté du chapitre, pour un lecteur qui sort des chapitres VII à IX, est d'admettre que les rapports d'inspecteurs ne sont pas des illustrations. Ils sont la démonstration. Puisque aucune loi économique ne fixe la durée du travail, il ne reste qu'à constater ce qui l'a fixée, et la source que Marx trouve pour le faire est l'État anglais lui-même : on a nommé des fonctionnaires spéciaux, les inspecteurs de fabrique
, dont les rapports sont publiés par ordre du Parlement. La matière est officielle, et c'est ce qui la rend difficile à récuser.
Dotons ce point d'un caractère concret. La fraude que les inspecteurs décrivent le plus souvent n'a rien de spectaculaire : cinq minutes rognées sur la demi-heure du déjeuner, dix sur l'heure du dîner, un quart d'heure le samedi, si bien que l'excédent s'obtient par une multiplication de petits vols
que la loi peine à établir. La troisième partie ajoute les branches où rien n'interdit la prolongation, et elle culmine sur un fait divers : il s'agissait de la mort de la modiste Mary Anne Walkley, âgée de vingt ans
, morte d'avoir travaillé plus d'un jour entier sans interruption. Marx ne retient pas ce cas pour émouvoir ; il le retient parce qu'il est la limite physiologique franchie, attestée par une enquête publique.
La quatrième partie dégage enfin la logique qui porte ces faits. Le travail de nuit n'est pas l'excès de quelques patrons : les moyens de production n'existent que pour absorber avec chaque goutte de travail un quantum proportionnel de travail extra
, et une machine arrêtée la nuit est un capital qui ne sert pas. Le système des relais, qui fait tourner les équipes pour que la machine ne s'arrête jamais, en est la conséquence directe.
Le renversement : des lois pour allonger la journée
La cinquième partie contient la découverte la moins connue du chapitre, et peut-être la plus instructive. Du milieu du quatorzième siècle à la fin du dix-septième, la loi anglaise n'a pas limité la journée de travail : elle l'a prolongée. Les statuts des travailleurs imposaient des journées que les travailleurs n'auraient pas consenties, et Marx souligne que de telles lois survivent longtemps à l'occasion qui les a fait naître, car la législation de ce genre dure des siècles après que le prétexte a disparu
. Il fallait alors une contrainte extérieure pour obtenir une durée que le capital, encore faible, ne pouvait pas obtenir par la seule pression des rapports économiques.
La législation de fabrique du dix-neuvième siècle retourne ce mouvement, et c'est ce retournement qui donne son sens à la sixième partie. Le capital n'a plus besoin de la loi pour allonger la journée ; c'est la société qui en a besoin pour la borner, parce que le capital, livré à lui-même, ne connaît pas de lendemain :
Après moi le déluge ! Telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste.
Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre X — traduction Joseph Roy (1872)Lire dans le texte →
Les lois de fabrique qui en sortent ne sont pas des faveurs. Les fabricants eux-mêmes avaient dû concéder la limitation légale lambeau par lambeau, par une guerre civile d'un demi-siècle
, et la sixième partie en est le récit, loi après loi et fraude après fraude.
Ce qu'il faut en garder
La septième partie élargit le propos avant de le conclure. Elle rappelle que la question ne se règle pas dans un seul pays, et elle le fait sur l'exemple le plus dur : le travail sous peau blanche ne peut s'émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri
. Elle tire ensuite la conséquence de tout ce qui précède : puisque le rapport individuel de l'ouvrier au capital ne tranche rien, il faut que les ouvriers ne fassent plus qu'une tête et qu'un cœur
.
L'une des dernières phrases du chapitre en résume la portée sans emphase, et c'est elle que nous retiendrions s'il ne fallait en retenir qu'une : le pompeux catalogue des « droits de l'homme »
s'y trouve remplacé par une modeste charte, qui dit enfin quand finit le temps que vend le travailleur et quand commence celui qui lui appartient. Marx n'oppose pas ici le droit à la force : il montre que la seule garantie juridique que les travailleurs aient obtenue sur leur propre temps est sortie d'une lutte, et qu'elle en garde la forme, modeste et datée. C'est la raison pour laquelle ce chapitre, loin d'être une parenthèse, est celui où le livre montre que ses lois ont une histoire.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre X — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.