Le Capital, Livre I · Section III
Chapitre IXLe taux de la plus-value
Chapitre 7 dans l'original allemand et dans la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre ; chapitre 9 dans les éditions anglaises, qui suivent le découpage de Roy.
Le chapitre où le concept devient une mesure — et où le mot d'exploitation cesse d'être une invective pour devenir une grandeur qui se calcule, sur les comptes d'une fabrique réelle de 1871.
Passer du concept à la mesure
Le chapitre IX est celui où la démonstration devient un calcul. Les deux chapitres précédents ont établi d'où vient la valeur nouvelle et quelle part du capital la produit ; il reste à dire de combien. La réponse est un rapport, celui de la plus-value au capital variable, et ce rapport porte un nom que Marx choisit sans détour : le taux de la plus-value est le degré d'exploitation de la force de travail.
Il faut mesurer ce que ce choix engage. Le mot d'exploitation n'est pas ici une invective mais le nom d'une grandeur, et c'est en cela qu'il est redoutable : il se calcule. Le chapitre consacre d'ailleurs sa première partie à écarter les manières fausses de le faire, notamment celle qui rapporterait la plus-value au capital total — laquelle donne un taux de profit, c'est-à-dire une tout autre chose, que le Livre III reprendra.
L'écart entre les deux rapports n'est pas une subtilité d'arithmétique : c'est lui qui rend le livre possible. Rapportée au capital total, la plus-value se dilue dans une masse dont la plus grande part n'a rien produit, et le résultat mesure la rentabilité d'un placement. Rapportée au seul capital variable, elle mesure le partage d'une journée entre ce qui revient à l'ouvrier et ce qui revient à un autre. La première grandeur est celle que le capitaliste voit dans ses livres ; la seconde est celle que l'analyse doit atteindre, et la première la masque d'autant mieux qu'elle est la seule dont on parle.
La méthode, et un vrai bilan de fabrique
La partie qui suit est la plus concrète du livre jusque-là. Marx récapitule : telle est donc, en résumé, la méthode à employer pour le calcul du taux de la plus-value
, puis il l'applique à des comptes réels. La provenance de ces comptes est indiquée : les données suivantes appartiennent à l'année 1871 et m'ont été fournies par le fabricant lui-même
.
Le résultat mérite d'être cité, parce qu'il donne à voir ce qu'un taux veut dire en heures : pour une journée de travail moyenne de dix heures par conséquent, le travail nécessaire = 3 h 31/33 et le surtravail = 6 h 2/33
. La journée se coupe ainsi en deux morceaux inégaux, dont le second est surtravail, et le lecteur voit d'un coup ce que la formule affirmait : un taux de près de deux cents pour cent n'est pas une abstraction, c'est six heures sur dix.
La même chose dite en parties du produit
La deuxième partie refait le calcul autrement, et l'on se demande d'abord pourquoi. Marx exprime la valeur du produit en parties proportionnelles de ce produit : sur vingt livres de filés, tant de livres représentent la valeur des moyens de production, tant le travail nécessaire, tant la plus-value. La traduction est parlante : il devient évident que seize livres de filés ne sont que coton, broches, charbon, etc., déguisés
.
L'intérêt de ce détour n'est pas pédagogique. Il prépare la critique de la troisième partie, car c'est exactement cette manière de compter que l'économie vulgaire manie mal : elle croit pouvoir loger le profit dans une tranche du produit ou dans une tranche du temps. Marx prend soin de préciser le rapport des deux présentations — c'est en fait la première formule transportée de l'espace dans le temps
— et cette équivalence sera l'arme du paragraphe suivant.
La dernière heure de Senior, ou comment l'on raisonne mal
La troisième partie, qui fait plus du quart du chapitre, est une réfutation en règle. Senior, que l'on pourrait appeler le normalien des économistes anglais
, fut appelé à Manchester en 1837 pour démontrer qu'une réduction de la journée de onze heures et demie à dix ruinerait l'industrie, le profit tout entier se formant, selon lui, dans la dernière heure.
La réponse de Marx est arithmétique, et elle est sans réplique : si le profit venait d'une heure particulière, c'est que les autres n'en produiraient pas, ce qui suppose que le travail change de nature selon le moment de la journée. Or l'avant-dernière heure de travail est une heure de travail tout comme la première
, et il ne produit de valeur qu'autant qu'il dépense de travail, et le quantum de son travail a pour mesure sa durée
. L'erreur de Senior consiste à oublier que le capital constant reparaît dans le produit et n'a donc pas à être « gagné » pendant la journée.
Nous nous rangeons à ceux qui tiennent ce passage pour autre chose qu'un exercice polémique. Il montre que la mesure du chapitre n'est pas une convention parmi d'autres : adoptée, elle rend impossible un raisonnement qui servait alors d'argument politique contre la limitation légale de la journée — précisément la question que traitera le chapitre X.
Ce que le chapitre ouvre
La quatrième partie, très brève, distingue le produit net du produit total et prévient un dernier malentendu : comparer les nations à leur produit net, c'est mesurer leur richesse à ce que les travailleurs ne consomment pas. Le chapitre s'achève ainsi sur une remarque de méthode plutôt que sur un résultat, et l'on aurait tort de la tenir pour un appendice : elle dit une dernière fois ce que les quatre parties ont montré chacune à sa manière, à savoir qu'une grandeur ne veut rien dire tant qu'on n'a pas établi ce qu'elle rapporte à quoi.
Le taux étant défini, deux questions se posent immédiatement et font les deux chapitres suivants. Puisque le taux rapporte le surtravail au travail nécessaire, de quoi dépend la longueur totale sur laquelle on le calcule ? Rien, dans l'échange, ne la fixe : c'est la journée de travail. Et si le taux est connu, quelle masse de plus-value un capital donné produit-il ? C'est le chapitre XI. Le chapitre IX est donc la charnière de la section : il transforme un concept en instrument, et l'instrument fait apparaître les deux inconnues qui restent.
Les citations sont relevées dans le texte que ce site sert — Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre IX — traduction Joseph Roy (1872) — et chacune mène au passage dans la liseuse.