1818 – 1883 · de Trèves à Londres

Karl MarxUne vie en exil, une œuvre à lire.

Philosophe de formation, journaliste par nécessité, révolutionnaire par engagement, Karl Marx a passé la moitié de sa vie chassé d'un pays à l'autre et l'autre moitié à Londres, à écrire une critique de l'économie politique dont un seul livre parut de son vivant. Cette page le raconte par ses archives, puis mène au texte.

Par où commencer Sa vie en tableaux

43 ans · Londres

La première photographie, douze ans après l'arrivée

Prise en mai chez Richard Beard, c'est la plus ancienne photographie que l'on ait de lui. La misère de Dean Street est passée ; il vit des articles du New York Daily Tribune et travaille chaque jour au British Museum. La Contribution a paru en 1859 ; les cahiers qui deviendront Le Capital s'accumulent.

Richard Beard, Londres, mai 1861 · IISG, Amsterdam · domaine public

47 ans · Margate

Malade, il achève le Livre premier

Criblé de furoncles, épuisé par le manuscrit, il est envoyé en cure à Margate en mars ; c'est là qu'il pose debout, la main sur un fauteuil. Depuis 1864 il siège au Conseil général de l'Internationale, devant lequel il vient d'exposer Salaires, prix, profits. Le Livre premier sera chez l'éditeur l'année suivante.

The London Photographic Company, Margate, mars 1866 · domaine public

51 ans · Londres

Le Capital a paru, presque sans écho

Mille exemplaires en 1867, chez Otto Meissner à Hambourg, et un silence que Marx et Engels s'emploient à rompre par des comptes rendus anonymes. Derrière lui, sa fille aînée Jenny, qui épousera Charles Longuet en 1872. Engels, retiré des affaires cette année-là, s'installe à Londres en 1870 et lui assure enfin une rente.

Avec sa fille Jenny, 1869 · domaine public

57 ans · Londres

Le portrait que tout le monde connaît

Chez Mayall, Regent Street. Il relit alors la traduction française de Joseph Roy, parue en livraisons depuis 1872 — celle que ce site sert —, et rédige au printemps la Critique du programme de Gotha. Les cures se succèdent, à Carlsbad ; les Livres II et III resteront des cahiers qu'Engels établira après sa mort.

John Jarvis Mayall, Londres, 1875 · Wien Museum · domaine public

Karl Marx vers 1836, dessin : un jeune homme aux cheveux épais, le visage tourné vers la gauche. Karl Marx en mai 1861, photographie de Richard Beard : barbe noire, regard droit. Karl Marx en mars 1866, à Margate : cheveux et barbe grisonnants. Karl Marx en 1869, photographié avec sa fille Jenny : cheveux blancs. Karl Marx en 1875, portrait de John Jarvis Mayall : cheveux et barbe blancs, la main dans le gilet.
Karl Marx à 18 ans43 ans47 ans51 ans57 ansDessin, vers 1836 · domaine publicPhotographie de Richard Beard, Londres, mai 1861 · IISG, Amsterdam · domaine publicThe London Photographic Company, Margate, mars 1866 · domaine publicAvec sa fille Jenny, 1869 · domaine publicPhotographie de John Jarvis Mayall, Londres, 1875 · Wien Museum · domaine public

Sa vie

Huit tableaux, trois expulsions, un seul livre achevé

On ne comprend pas l'œuvre sans l'itinéraire, parce que c'est l'exil qui l'a faite : chaque déplacement a changé ce que Marx lisait, ce qu'il écrivait et pour qui. Chaque tableau est porté par une archive de l'époque, et le texte passe devant.

La maison natale de Karl Marx à Trèves, Brückenstraße : une façade baroque à trois étages, volets clairs.

La maison natale, Brückenstraße 10, TrèvesPhotographie Lutz Hartmann, 2014 · CC BY-SA 3.0

1818 – 1835

Trèves, une enfance rhénane

Karl Marx naît le 5 mai 1818 à Trèves, ville de la Moselle que le congrès de Vienne vient de rendre à la Prusse après vingt ans d'administration française. Le détail compte : il grandit dans une province où le Code civil est resté en vigueur et où la bourgeoisie libérale se sent étrangère à Berlin. Son père, Heinrich Marx, avocat issu d'une longue lignée de rabbins, s'est converti au protestantisme pour pouvoir continuer d'exercer ; sa mère, Henriette Pressburg, vient de Nimègue.

Il suit le lycée de sa ville jusqu'au baccalauréat de 1835. C'est à Trèves aussi qu'il rencontre Jenny von Westphalen, de quatre ans son aînée, dont le père, conseiller du gouvernement et lettré, lui fait lire Homère, Shakespeare et Saint-Simon. Ils se fianceront en 1836, en secret, et ne se marieront que sept ans plus tard.

Portrait dessiné de Karl Marx étudiant, vers 1836 : cheveux épais, col d'uniforme d'étudiant.

Marx étudiant, vers 1836Dessin d'après nature · domaine public

1835 – 1841

Bonn, puis Berlin : la philosophie contre le droit

Il commence le droit à Bonn à l'automne 1835 ; son père, inquiet de ses dépenses et de ses duels, le fait passer l'année suivante à Berlin, où le droit cède vite à la philosophie. Hegel est mort en 1831 mais son système règne sur l'université, et le jeune Marx entre dans le cercle des Jeunes hégéliens réunis autour de Bruno Bauer, qui retournent la dialectique du maître contre la religion et l'État prussien.

Il soutient en avril 1841 une thèse sur la différence des philosophies de la nature chez Démocrite et Épicure, envoyée à Iéna, où l'on n'exige pas d'épreuve orale. La carrière universitaire à laquelle il se destinait se ferme aussitôt : Bauer est chassé de sa chaire en 1842, et un hégélien de gauche n'a plus de place dans l'université de Frédéric-Guillaume IV.

je me trouvai, pour la première fois, dans l'obligation embarrassante de dire mon mot sur les soi-disant intérêts matériels.

Marx, préface de 1859 · lire le passage
1842 – 1843

Cologne : le journal, et les « intérêts matériels »

Reste le journalisme. Marx écrit dès le printemps 1842 dans la Rheinische Zeitung, journal que la bourgeoisie industrielle rhénane vient de fonder à Cologne, et en devient le rédacteur en chef en octobre. C'est là, dira-t-il lui-même dans la préface de 1859, qu'il dut pour la première fois se prononcer sur ce qu'on appelle les intérêts matériels : le vol de bois, que la Diète rhénane vient de criminaliser au détriment des paysans, et la misère des vignerons de la Moselle.

La censure suspend le journal en janvier 1843 ; le dernier numéro paraît le 31 mars. En juin, à Kreuznach, il épouse Jenny, et passe l'été à lire l'histoire de la Révolution française et à annoter la philosophie du droit de Hegel. Il en tire une conviction qui commande tout ce qui suit : ce n'est pas l'État qui explique la société civile, c'est l'inverse.

Page de titre des Deutsch-Französische Jahrbücher, Paris, 1844, dirigées par Arnold Ruge et Karl Marx.
Friedrich Engels vers 1845, jeune homme à favoris, portrait photographique.
Friedrich Engels, vers 1845 · domaine public

Les Annales franco-allemandes, Paris, 1844Page de titre de l'unique livraison · domaine public

1843 – 1845

Paris : le prolétariat, l'économie, Engels

Fin octobre 1843, les Marx s'installent à Paris, où Arnold Ruge veut fonder une revue qui unirait la philosophie allemande au socialisme français. Les Annales franco-allemandes n'auront qu'une livraison, en février 1844, mais elle contient deux textes de Marx où le prolétariat apparaît pour la première fois comme la classe qui porte l'émancipation de tous.

Paris est alors la capitale du socialisme : Marx y lit Proudhon, fréquente les sociétés ouvrières, et surtout se met à l'économie politique, Smith, Ricardo, Say, dans des cahiers qu'on appellera les Manuscrits de 1844 et où naît le concept de travail aliéné. En août, Friedrich Engels, de passage, lui apporte ce qu'il a vu des fabriques de Manchester ; dix jours de conversation scellent une collaboration de quarante ans. À la demande de la Prusse, le gouvernement Guizot l'expulse en janvier 1845.

Page de titre du Manifest der Kommunistischen Partei, Londres, février 1848, en caractères gothiques.
Page manuscrite de L'Idéologie allemande, 1845-1846 : l'écriture de Marx et des croquis d'Engels.
L'Idéologie allemande, manuscrit, 1845-46 · IISG · domaine public

Le Manifeste, Londres, février 1848Page de titre de la première édition, sans nom d'auteur · domaine public

1845 – 1848

Bruxelles : la méthode, la Ligue, le Manifeste

Bruxelles accueille l'exilé à condition qu'il ne publie rien sur la politique du jour. Marx y renonce à la nationalité prussienne en décembre 1845 et n'en reprendra jamais aucune. Ce sont les années où la méthode se fixe : les onze Thèses sur Feuerbach, griffonnées au printemps 1845 ; L'Idéologie allemande, écrite avec Engels en 1845-1846, où la conception matérialiste de l'histoire prend sa forme, et qu'ils abandonnent faute d'éditeur, selon le mot de Marx, à la critique rongeuse des souris ; Misère de la philosophie, rédigée en français en 1847 contre Proudhon.

En juin 1847, la Ligue des justes devient la Ligue des communistes ; son congrès de Londres, à la fin de l'année, charge Marx et Engels d'en écrire le programme. Le Manifeste du parti communiste paraît à Londres en février 1848, quelques jours avant que Paris ne se soulève. Marx est arrêté et expulsé de Belgique dans la nuit du 3 au 4 mars.

Marx à la rédaction de la Neue Rheinische Zeitung, tableau de Vassili Perov : Marx debout, un journal à la main, entouré de rédacteurs.
Le dernier numéro de la Neue Rheinische Zeitung, 19 mai 1849, imprimé à l'encre rouge.

Le numéro rouge, 19 mai 1849Dernier numéro de la Neue Rheinische Zeitung · domaine public. Fond : Vassili Perov, Marx à la rédaction, avant 1882 · domaine public

1848 – 1849

Cologne encore : la révolution, à chaud

Il repasse par Paris, où le gouvernement provisoire l'a invité, puis gagne Cologne en avril 1848 pour y fonder la Neue Rheinische Zeitung, dont le premier numéro paraît le 1er juin. Pendant un an, le journal suit la révolution allemande et européenne jour après jour, soutient l'insurrection parisienne de juin quand toute la presse la condamne, et Marx, traduit deux fois devant le jury de Cologne en février 1849, est acquitté deux fois.

Quand la contre-révolution l'emporte, la Prusse l'expulse comme étranger : le dernier numéro, imprimé à l'encre rouge, paraît le 19 mai 1849. À Paris, où il tente de revenir, la police le relègue dans le Morbihan. Il choisit Londres.

La route de l'exil, 1843-1849Carte dessinée pour cette page ; côtes et fleuves d'après Natural Earth (domaine public). Elle se trace à mesure qu'on lit.

1845 · 1848 · 1849

Trois expulsions en quatre ans

Chassé de Paris par Guizot en janvier 1845, de Bruxelles par la police belge en mars 1848, de Cologne par la Prusse en mai 1849, puis relégué hors de Paris à l'été : en quatre ans, Marx a été mis dehors par tous les États d'Europe occidentale où il avait vécu. Il n'a plus de nationalité depuis décembre 1845, et n'en aura plus jamais.

La carte suit la route, de Trèves à Londres. Ce qui la commande n'est pas le hasard des polices mais le journal qu'il fonde à chaque étape, et qu'on ferme à chaque fois : la Rheinische Zeitung, les Annales, la Neue Rheinische Zeitung. Londres, où il arrive le 27 août 1849, sera la première ville dont on ne le chassera pas.

Karl Marx en mai 1861, debout, la main sur une chaise, photographie de Richard Beard. Le 28 Dean Street, à Soho, où la famille Marx vécut de 1851 à 1856 ; une plaque le rappelle. Karl Marx à Margate en mars 1866, debout, en redingote, la main sur un fauteuil. Page de titre de la première édition de Das Kapital, Hambourg, Otto Meissner, 1867. Karl Marx assis, sa fille Jenny debout derrière lui, 1869. La première tombe de Karl Marx, au cimetière de Highgate, sous les arbres.

Marx à 43 ans, mai 1861Photographie de Richard Beard, Londres · domaine public28 Dean Street, SohoDeux pièces, de 1851 à 1856 · photographie Spudgun67, 2015 · CC BY-SA 4.0Marx à Margate, mars 1866The London Photographic Company · domaine publicDas Kapital, Hambourg, 1867Page de titre de la première édition · Zentralbibliothek Zürich · domaine publicAvec sa fille Jenny, 1869Photographie · domaine publicLa première tombe, HighgatePhotographie Pierre-Yves Beaudouin, 2016 · CC BY-SA 4.0

1849 – 1883

Londres : la misère, le British Museum, Le Capital

Marx arrive à Londres le 27 août 1849 ; il y restera trente-quatre ans, jusqu'à sa mort. Les premières années sont celles de la misère : la famille loge à Soho, dans deux pièces de Dean Street, et trois enfants meurent en bas âge, dont Edgar, en 1855. Engels, entré dans l'entreprise familiale à Manchester, le soutient ; les articles pour le New York Daily Tribune, de 1852 à 1862, font le reste.

C'est pourtant à Londres que l'œuvre se fait. La salle de lecture du British Museum, où il travaille chaque jour, lui donne les rapports des inspecteurs de fabrique et les enquêtes parlementaires qui font la matière du Capital. Le XVIII brumaire est écrit en 1852, à chaud ; la Contribution paraît en 1859 ; et en septembre 1867 le Livre premier du Capital sort à Hambourg, chez Otto Meissner — le seul livre du système que Marx aura achevé.

En 1864, il rédige l'adresse inaugurale de l'Association internationale des travailleurs, fondée le 28 septembre à Saint Martin's Hall, et il en sera jusqu'en 1872 la tête pensante ; c'est devant son Conseil général qu'il expose, en juin 1865, Salaires, prix, profits. Les dernières années sont celles de la maladie, des cures et des cahiers de notes ; les Livres II et III restent des manuscrits qu'Engels établira en 1885 et 1894. Jenny meurt le 2 décembre 1881, leur fille aînée en janvier 1883. Marx meurt dans son fauteuil le 14 mars 1883, à Maitland Park Road ; on l'enterre trois jours plus tard au cimetière de Highgate, devant onze personnes.

Les dates suivent la chronologie établie par la biographie du Marxists Internet Archive et les préfaces des œuvres servies ici ; Marx raconte lui-même son itinéraire intellectuel jusqu'en 1859 dans la préface de la Contribution. Les images viennent de Wikimedia Commons ; chacune porte sa provenance et sa licence.

Ses idées

Six idées, et une méthode

On réduit souvent Marx à une thèse. Il en a au moins six, qui se tiennent : chacune est développée sur ce site à partir du texte, et chaque carte mène à sa page.

I

L'histoire est faite par la lutte des classes

Ce n'est ni le hasard ni les grands hommes qui expliquent les sociétés, mais l'antagonisme entre ceux qui possèdent les moyens de produire et ceux qui n'ont que leur travail à vendre. Chaque époque simplifie cet antagonisme, et la nôtre l'a réduit à deux camps.

Lire la page →

II

L'existence sociale détermine la conscience

C'est le matérialisme historique : la manière dont les hommes produisent leur vie conditionne leurs institutions, leurs lois et leurs idées, et non l'inverse. Marx l'a résumé en une page, la préface de 1859, que l'on peut lire ici en entier.

Lire la préface de 1859 →

III

Le travail moderne est aliéné

Dans les cahiers de 1844, le jeune Marx décrit ce que le travail salarié fait à celui qui l'accomplit : son produit lui devient étranger, son activité aussi, et avec elle ce qui fait de lui un être humain. C'est le concept que reprendront les philosophes, plus que les économistes.

Lire la page →

IV

Le profit vient d'un travail non payé

Le capitaliste achète la force de travail à sa valeur, puis la fait travailler plus longtemps qu'il ne faut pour la payer. La différence est la plus-value, et elle ne naît pas dans l'échange mais dans la production. C'est le cœur du Capital.

Lire la page →

V

Les choses cachent des rapports entre les hommes

Une marchandise semble avoir une valeur comme elle a un poids. Marx montre que cette valeur n'est qu'un rapport social qui prend la forme d'une propriété des choses : c'est le fétichisme, et il tient jusqu'à nous.

Lire la page →

VI

Le capital produit ses propres crises

L'accumulation remplace les hommes par des machines, fabrique une armée de réserve de chômeurs, et la concurrence pousse chaque capitaliste à faire ce qui, tous ensemble, fait baisser le taux de profit. Les crises ne sont pas des accidents.

Lire la page →

Et une méthode

Ce qui tient ces idées ensemble n'est pas un système mais une manière de procéder : la critique. Marx ne propose pas une économie meilleure, il prend celle de Smith et de Ricardo au sérieux, la pousse jusqu'à ses contradictions, et montre que ses catégories, la valeur, le salaire, le capital, décrivent des rapports historiques que l'économie tient pour naturels. C'est pourquoi ses livres s'appellent des critiques, et pourquoi il faut les lire dans l'ordre où les catégories s'engendrent — ce que le dossier de chaque œuvre s'attache à montrer.

Ses livres

L'œuvre, dans l'ordre

Les œuvres du catalogue de ce site, par année d'écriture. Celles qui portent un lien se lisent ici en texte intégral, avec leur appareil ; les autres sont en préparation.

  1. 1844
    Manuscrits de 1844Texte intégral et atelier
  2. 1846
    L'Idéologie allemandeEn préparation
  3. 1848
    Manifeste du parti communisteTexte intégral et atelier
  4. 1849
    Travail salarié et capitalEn préparation
  5. 1852
    Le XVIII brumaire de Louis BonaparteTexte intégral et atelier
  6. 1857
    GrundrisseEn préparation
  7. 1859
  8. 1865
    Salaires, prix, profitsTexte intégral et atelier
  9. 1867
    Le Capital — Livre ITexte intégral et atelier
  10. 1875
    Critique du programme de GothaEn préparation
  11. 1885
    Le Capital — Livre IIEn préparation
  12. 1894
    Le Capital — Livre IIIEn préparation

Regarder, écouter

Marx expliqué à voix haute

Trois vidéos et deux émissions pour entrer par l'oreille, choisies parmi les ressources que les ateliers du site recommandent déjà.

Les vidéos sont hébergées par YouTube : rien n'est chargé depuis ses serveurs avant que vous ne cliquiez sur l'une d'elles.

Questions fréquentes

Ce qu'on demande sur Karl Marx

Quelle est la théorie de Karl Marx ?

On l'appelle le matérialisme historique. Les sociétés s'expliquent d'abord par la manière dont elles produisent leur vie matérielle : les rapports de production forment la base sur laquelle s'élèvent le droit, l'État et les idées. Quand les forces productives se développent, elles entrent en contradiction avec les rapports de propriété qui les enferment, et c'est de cette contradiction que naissent les révolutions.

Appliquée au capitalisme, cette théorie devient une critique de l'économie politique : le profit vient du travail non payé, l'accumulation produit ses propres crises, et la classe qui n'a que sa force de travail à vendre est celle qui peut abolir le rapport. Marx l'a exposée en une page dans la préface de 1859, et démontrée dans Le Capital.

Quelle est l'idée principale de Karl Marx ?

S'il fallait n'en garder qu'une : le rapport entre les classes est un rapport d'exploitation, et il se cache sous l'apparence d'un échange libre. L'ouvrier vend sa force de travail à sa valeur, personne ne le vole ; et pourtant la journée qu'il fournit vaut plus que le salaire qui la paie. C'est la plus-value, et tout Le Capital tient dans la démonstration de ce qui la rend possible.

Le jeune Marx aurait dit autrement : le travail moderne est aliéné. Les deux formulations sont les deux âges d'une même idée.

Pourquoi Karl Marx est-il contre le capitalisme ?

Pas par morale, et c'est ce qui le distingue des socialistes qu'il a lus à Paris. Marx reconnaît au capitalisme d'avoir développé les forces productives comme aucune société avant lui : le Manifeste est, sur ce point, un éloge. Ce qu'il lui reproche est structurel : il ne peut produire qu'en exploitant, il ne peut croître qu'en concentrant la richesse d'un côté et la dépendance de l'autre, et il ne peut éviter ses crises, parce qu'elles viennent de son mécanisme même.

Sa critique est donc que le capitalisme n'est pas la fin de l'histoire mais une forme historique, née à une date qu'on peut fixer — c'est l'objet des chapitres sur l'accumulation primitive — et qui produit les conditions de son dépassement.

Quelle est la philosophie de Karl Marx ?

Un matérialisme qui vient de Hegel. Marx garde de Hegel la dialectique, l'idée que les choses se développent par leurs contradictions, mais il la retourne : ce ne sont pas les idées qui font l'histoire, ce sont les hommes, dans des conditions qu'ils n'ont pas choisies. Il garde de Feuerbach la critique de la religion comme projection humaine, mais lui reproche d'en rester à la contemplation, là où il s'agit de transformer le monde.

Cette philosophie n'a pas de livre à elle : elle se lit dans les Manuscrits de 1844, dans les Thèses sur Feuerbach, et dans la manière dont Le Capital est construit.

Karl Marx a-t-il inventé le communisme ?

Non : le mot et l'idée existaient avant lui, et le Manifeste consacre toute une partie à s'en démarquer. Ce que Marx apporte, c'est de faire du communisme non un idéal à réaliser mais le mouvement réel qui abolit l'état de choses existant, porté par une classe précise, le prolétariat, et rendu possible par le développement même du capitalisme.

Il a très peu décrit la société future, et il s'en explique : on ne rédige pas de recettes pour les cuisines de l'avenir. Ce qu'il en dit tient dans le Manifeste, la page de la notion le développe, et les régimes qui se sont réclamés de lui au XXe siècle sont une autre histoire, qui ne se lit pas dans ses textes.

Quels sont les livres les plus importants de Karl Marx, et par lequel commencer ?

Trois livres suffisent à connaître l'essentiel : le Manifeste du parti communiste (1848), pour la lutte des classes en trente pages ; les Manuscrits de 1844, pour le jeune Marx et l'aliénation ; et le Livre premier du Capital (1867), pour la critique de l'économie politique.

Pour commencer, le plus court et le plus clair est Salaires, prix, profits, une conférence de 1865 où Marx expose la plus-value devant des ouvriers, deux ans avant Le Capital. Les portes d'entrée ci-dessus partent chacune d'une question.

Karl Marx était-il économiste, philosophe ou révolutionnaire ?

Les trois, et c'est ce qui rend son œuvre difficile à ranger. Docteur en philosophie, il n'a jamais enseigné ; journaliste pendant vingt ans, c'est par les journaux qu'il a vécu ; économiste, il l'est devenu à Paris en 1844 et l'est resté jusqu'à sa mort, mais pour critiquer l'économie plutôt que pour la pratiquer ; révolutionnaire, il a fondé ou dirigé deux organisations, la Ligue des communistes et l'Internationale.

Lui-même se définissait par son travail : la critique de l'économie politique, sous-titre du Capital. C'est sous ce nom que ce site le lit.

Pour continuer

Le mieux, avec Marx, est encore de le lire.

Entrer dans la bibliothèque Ouvrir l'abécédaire